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Les produits de la géographie militaire en 2012
 

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Avec l’autorisation de son rédacteur, nous reproduisons un exposé d’un officier géographe en service à la Section géographique militaire (S.G.M. : composante Terre de la géographie militaire). Il s’agit à ce moment du lieutenant BOUTELOUP Sébastien, maintenant capitaine au 28ème Groupe géographique. Son exposé fait un bilan des produits qu’un géographe peut apporter à une force terrestre engagée en opérations en tous lieux de la planète, grâce à des outils remarquables développés par la SGM : les Systèmes d’Information Géographique : S.I.G.

Les Systèmes d’Information Géographique ont apporté de profonds changements au sein de la géographie militaire, l’amenant à revoir son organisation et ses méthodes dès le début des années 90. Cette révolution technologique fut aussi un bouleversement culturel. Le géographe militaire ne devait plus seulement maîtriser le large éventail des connaissances empiriques de la Géographie ainsi que les spécificités liées au métier des armes, mais il était désormais contraint de se spécialiser dans un troisième domaine, et non des moindres, celui de l’informatique.

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Bref rappel historique sur les apports des géographes dans l’art militaire

La cartographie et l’art de la guerre entretiennent des liens étroits, le premier étant le support des stratégies du second. « La Géographie, ça sert, d’abord à faire la guerre », écrivait Yves Lacoste en 1976, dans le but de réveiller une communauté de géographes quelque peu endormie dans les universités françaises. Cette vérité qui dérange est pourtant un fait avéré. De tout temps, les grands conquérants et les éminents stratèges se sont offerts les services de géographes leur fournissant les cartes sur lesquels ils établissaient leurs plans.

  • La formidable épopée d’Alexandre le Grand n’aurait vu le jour sans les travaux de Thalès de Milet ou d’Hérodote d’Halicarnasse.
  • A chaque conquête, Jules César faisait redessiner les limites de l’Empire romain.
  • Au Moyen-âge, le voyage de Marco Polo avait été préparé par les récits et les plans dressés par les missionnaires franciscains revenus d’Asie, alors que les conquêtes arabes étaient planifiées par des géographes et des mathématiciens brillants qui s’étaient appropriés les études géographiques de l’Antiquité.
  • Quand Christophe Colomb fit le pari de trouver à l’ouest une nouvelle route vers les Indes, il avait sur lui un exemplaire de l’Imago Mundi rédigé par le cardinal Pierre d’Ailly.
  • En France, le corps militaire des ingénieurs du roi participa en 1756 à l’élaboration de la carte de Cassini considérée comme la première carte moderne ; et sous l’Empire, alors que Napoléon préparait ses campagnes sur des cartes d’état-major, ses services de géographie rédigeaient la première charte graphique.
  • Les géographes militaires contemporains établirent les cartes des empires coloniaux aboutissant au début du vingtième siècle à une couverture mondiale quasiment complète et presque exacte.

À toutes les époques, les géographes militaires ont été à la pointe de leur science tant les chefs étaient exigeants en la matière. On peut même dire que les Armées ont souvent fait progresser cette science. Le Système de Positionnement Global [1]ou l’imagerie spatiale sont des exemples actuels de la contribution des militaires au progrès de la géographie.

Disposant d’un fond de 80 000 cartes archivées, la Section Géographique Militaire (Vincennes) s’est trouvée dans l’obligation de développer un système de diffusion adapté à ce volume. Les Systèmes d’Information Géographique (SIG) ont permis de mettre en place un système performant de catalogues facilitant une recherche rapide et précise de produits cartographiques.

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À l’heure de la numérisation et de la mondialisation des échanges de données, les géographes militaires ont délaissé leurs couteaux à graver et leurs planches à dessin au profit des SIG, qui autorisent une production cartographique plus importante, plus variée et plus élaborée.

Au sein de l’Armée de Terre, les produits réalisés par les SIG peuvent être classés en deux grandes catégories : ceux dédiés à l’aide à la décision et ceux consacrés à l’appui direct, dont la recherche est facilitée par des catalogues.

1. les produits d’aide à la décision - phase de planification.

La mission principale de la géographie militaire est de faire appréhender le terrain et son environnement naturel ou artificiel. Les cartes d’aide à la décision sont des cartes thématiques permettant au commandement de se faire une idée précise sur les aspects géographiques d’une zone considérée.

  • Ces produits traitent d’abord du milieu naturel et des contraintes liées à l’altitude, aux pentes, aux facteurs climatiques, à la densité végétale ou à la diffusion du réseau hydrographique.
  • Puis, les cartes fournissent des informations sur les sociétés et l’organisation de l’espace. Comme l’Armée de Terre est de plus en plus amenée à intervenir dans le cadre d’opérations d’interposition et de stabilisation, au contact direct des populations, il devient essentiel de posséder des informations pertinentes sur l’environnement humain. De nombreux échecs militaires peuvent être expliqués, en partie, par l’absence d’une approche culturelle.
  • Enfin, les produits cartographiques d’aide à la décision peuvent souligner les aspects géopolitiques et stratégiques d’une zone, mettant en perspective les territoires litigieux, les fronts, les zones d’influences des belligérants, la localisation précise et le niveau d’intensité des combats, les secteurs de regroupement de forces armées ou leurs principaux axes de progression...

Pour la connaissance de l’environnement physique

  • Cartes des formes du relief et des compartiments physiques du terrain
  • Cartes hydrographiques
  • Cartes climatiques
  • Cartes de la végétation
  • Cartes des ressources naturelles

Pour la connaissance de l’environnement humain

  • Cartes des densités de population et des flux migratoires
  • Cartes des répartitions ethniques et religieuses
  • Cartes de l’urbanisme et de l’aménagement de l’espace
  • Cartes des activités économiques et de l’énergie.

Pour la connaissance de l’environnement politique et stratégique

  • Cartes des divisions administratives et des grands centres de décision
  • Cartes des conflits territoriaux et des facteurs d’instabilité
  • Cartes des points chauds et de la nature des risques
  • Cartes des sphères d’influences et des potentiels militaires
  • Cartes historiques permettant d’identifier l’origine des crises.

À l’aide de ces produits, le commandement peut avec plus de pertinence préciser le type d’action à mener, déterminer le volume des forces à engager ainsi que les dates et les périodes d’engagement, définir le type de véhicule et de matériel à déployer, évaluer la logistique nécessaire pour soutenir l’opération, dicter des règles d’engagement et des règles de comportement que les soldats français devront respecter vis-à-vis des acteurs rencontrés sur le terrain.

Ces cartes thématiques peuvent également servir de support à l’instruction des militaires lors de leur préparation opérationnelle. Ainsi, avant même d’être déployé sur un théâtre, le soldat peut appréhender les paysages, la météo et les gens qui l’attendent, facilitant ainsi son adaptation sur le terrain.

2. les produits d’appui direct - phase de conduite des opérations.

Grâce aux Systèmes d’Information Géographique, les géographes militaires sont en mesure de réaliser différents produits d’appui direct adaptés aux missions, au profit des combattants, des systèmes d’armes et des états-majors. Ces produits sont devenus très nombreux, en raison de leur réalisation en plusieurs échelles, et avec des données très diversifiées selon les besoins exprimés. Ils doivent souvent être rédigés dans des délais très courts, en format papier ou numérique (notamment pour alimenter les systèmes d’information et de commandement : SIC). Ainsi à tous les niveaux de la force projetée, on dispose de moyens de se situer, de se déplacer, de réaliser des frappes ou de réfléchir à la tactique, en fonction de la nature du terrain.

  • Les SIG permettent de réaliser des cartes papier qui demeurent irremplaçables pour les combattants sur le terrain. Dans ce cas, les unités de cartographie sont associées à des unités d’impression spécialement conçues pour être projetées sur un théâtre d’opération.
  • Ils permettent également de rédiger des cartes numériques servant à alimenter les stations de travail dans les états-majors, les ordinateurs embarqués à bord des véhicules de commandement ou les consoles associés à certains systèmes d’armes.

Les principaux produits d’appui direct sont :

  • Les cartes topographiques habillées : à partir de cartes topographiques classiques acquises auprès de l’IGN ou de partenaires étrangers, les géographes militaires peuvent rajouter des informations propres à l’exécution d’une opération : la grille UTM, les lignes de fronts, les positions amies ou ennemies, les fuseaux tactiques, les terrains minés, les camps de réfugiés ou encore les zones de largage ou les zones de contamination NBC (Nucléaire, Biologique, Chimique).
  • Les ortho-images géoréférencées : Les SIG peuvent également géoréférencer et habiller des photographies aériennes qui, une fois que la datation a été pris en compte, servent dans la cadre d’opérations spéciales, de missions de renseignement ou la préparation de missions de combat en zone urbaine.
  • Les plans de ville : souvent plus lisibles que l’imagerie, grâce à la logique graphique, ils sont très utiles dans la cadre des missions en zone urbaine pour notamment les opérations d’extraction de ressortissants. La symbologie et les couleurs permettent de matérialiser sur la carte les zones de regroupement, le volume des personnes à secourir et les itinéraires d’évacuation. Ces produits sont optimisés en croisant les données du ministère de la défense et celui des affaires étrangères.
  • Les cartes 3D et les survols dynamiques : en additionnant la puissance des SIG et la qualité de certain modèle numérique de terrain (MNT), les géographes militaires sont capables de réaliser des vues en relief des zones d’opération ainsi que des survols dynamiques servant à la préparation des opérations aéromobiles.
  • Les cartes d’aides à la mobilité : Ces cartes ont pour objectif d’aider les militaires à se déplacer en véhicule. On distingue les cartes d’aptitude des routes à la circulation militaire, les cartes d’aptitude du terrain aux mouvements motorisés et les cartes hydrographiques de possibilité de franchissement. Ces documents sont réalisés à partir de données géologiques, pédologiques, climatiques ainsi que des données concernant la nature du réseau routier et des ouvrages d’art en matière de largeur, de revêtement, d’inclinaison ou de capacité à supporter des charges.
  • Les cartes spécifiques d’adaptation au milieu : les données géologiques offrent la possibilité aux géographes militaires de dresser des cartes d’aptitude à l’enfouissement. Ces cartes sont particulièrement utiles à l’Arme du génie pour creuser des tranchées, embosser les chars ou les pièces d’artillerie, faire des terrassements pour ériger une piste, agencer une plateforme (commandement, logistique. De la même manière les données concernant la couverture végétale permettra de réaliser des cartes d’aptitude au camouflage.
  • Les cartes des parties vues et cachées : toujours en associant le SIG au MNT, les géographes militaires réalisent des cartes des zones vues et des zones cachées. C’est-à-dire que la carte montre les parties visibles ou non du terrain à partir d’un point d’observation.
  • Les cartes des réseaux géodésiques militaires : toutes les opérations d’aide au positionnement doivent s’appuyer sur un réseau de points connus avec la plus grande précision possible et dans un système unique (WGS84, compatible GPS) pour des soucis de cohérence. Le réseau géodésique militaire répond à cette exigence. Les SIG permettent de réaliser les cartes correspondant à ces réseaux géodésiques.
    • Le RATM (Réseau d’Appui Topographique Militaire) est un réseau de points connus en coordonnées x, y, z. C’est un réseau de circonstance. Sa précision est de cinq mètres à raison d’un point tous les cinq kilomètres. Il permet le recalage des systèmes d’armes équipés de navigateurs terrestres à centrale inertielle.
    • Le RPTM (Réseau Prépositionné Topographique Militaire) est un réseau de points connus en coordonnées x, y, z et de précision centimétrique. Une direction repère est fournie avec une précision de 0,2 millième. Ces points sont matérialisés sur le terrain de façon pérenne. Ce réseau permet de fournir, à l’artillerie et aux sections de mortiers lourds, les éléments topographiques leur permettant d’être immédiatement dans les conditions du tir et d’assurer la mise en place correcte d’un système de désignation de coordonnées de points.

3. Les catalogues - Les SIG et la mise en place d’un système de diffusion.

En marge de la production cartographique, les SIG ont permis à la Section Géographique Militaire de développer un système de diffusion interne au ministère de la défense pour les 80 000 cartes archivées dans sa cartothèque. Il s’agit de deux catalogues (France et Monde) présentés sous la forme d’un CD-ROM permettant de rechercher des cartes dans des tableaux d’assemblage grâce à des méthodes d’intersection spatiales ponctuelles, linéaires ou surfaciques. C’est l’addition des possibilités de Map Objects et de Visual Basic qui a permis de mettre en place ce système.

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Pour en savoir plus sur la géographie, cliquer ici

[1] mieux connu sous son sigle anglo-saxon : GPS global positionning system


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