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1940 - 21 juin - La destruction du Chaberton - Duel au sommet
 

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Article rédigé par le Capitaine GUIGUET, Commandant la batterie Vercors du 93e RAM. Il est extrait de la revue ARTI n°9 (Juin 2007)

Préambule :

1940 année de deuil pour la France et pour nos armes. Pourtant, nombreux furent ceux qui firent leur devoir jusqu’au bout, et 90 000 soldats français sont morts en quelques semaines.

Il est cependant quelques victoires au sein de cette défaite.

Ainsi, sur le front des Alpes, l’ennemi ne passa pas. L’Italie, entrée en guerre le 10 juin 1940 , subit, face à une petite armée française, commandée par le général OLRY, un indéniable revers et fût repoussée sur toute la ligne de front.

Au cours de ces combats, menés souvent à haute altitude, l’artillerie joua un rôle majeur, arrêtant net les offensives italiennes en les écrasant par des tirs massifs et précis. Cette lutte s’est caractérisée par de véritables duels entre les deux adversaires. Celui que mena la 6e batterie du 154e régiment d’artillerie de position face à l’ouvrage italien du Chaberton apparaît comme l’un des plus exemplaires.

Intéressons-nous donc à ce combat oublié et tâchons d’en tirer quelques enseignements sur l’art de mener la guerre en montagne et notamment quant à l’usage de l’artillerie.

I.Le front des Alpes au 21 juin 1940

Quand l’Italie déclare la guerre à la France le 10 juin 1940, la partie est déjà jouée sur le front du nord-est.

Toutes les divisions alpines d’active et de première réserve ont quitté les Alpes dès l’automne 1939 pour rejoindre le gros de l’armée le long de la ligne Maginot. Il ne reste plus dans les Alpes que trois divisions d’infanterie de série B (réservistes assez âgés), quatre vingt six sections d’éclaireurs skieurs (SES), quarante neuf bataillons alpins de forteresse (BAF) et soixante huit groupes d’artillerie, aux ordres d’un chef énergique - et artilleur - le général OLRY.

Ce sont donc, au total, 85 000 combattants français qui vont faire face à environ 300 000 soldats italiens de valeur inégale.

Les troupes françaises, en revanche, sont de grande qualité. Les SES constituent l’élite des troupes alpines. Elles offrent une résistance physique et une qualité manœuvrière sans pareille. Les réservistes, quant à eux, sont presque tous des montagnards endurcis, qui ont conscience de défendre leurs vallées et leurs villages.

Au début des hostilités, les Italiens poussent leurs “pions”, installent leurs observatoires jusqu’en territoire français.

Enfin, le 17 juin, de Nice à Chamonix, ils passent à l’offensive.

II.La 6e batterie du 154e RAP et ses positions

Dans le dispositif français, Briançon occupe une place centrale. Cette ville se trouve, en effet, au centre d’un carrefour de vallées, au pied du col de Montgenèvre, qui offre la plusfacile traversée des Alpes. C’est pour cette raison que cette ville d’altitude a toujours été considérée comme un point stratégique clef et fût fortifiée dès l’époque de Vauban.

Face à ce centre névralgique de la défense française, l’Italie, dès la fin du 19e siècle, a construit elle-même ses propres fortifications.

C’est ainsi que le Chaberton fût aménagé. Cette montagne italienne, du haut de ses 3 010 mètres d’altitude, domine le col de Montgenèvre et tout le Briançonnais. Les Italiens y établirent donc huit tourelles de tir, abritant des pièces de 152 mm longue portée, avec des dépôts de munitions et des casernements creusés dans le roc. Cette position représente une menace très sérieuse pour toute la région dont elle peut couper les routes, les voies ferrées, détruire la gare et harceler les forts.

Le commandement français a pris au sérieux ce défi et a décidé d’opposer au Chaberton, dont les pièces sont fortement protégées, des canons puissants et de gros calibre. On décide donc d’installer judicieusement, dans la montagne, loin des fortifications et des sites connus, des mortiers de 280 mm SCHNEIDER sur plate-forme.

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© Espace public internet

Ces pièces sont fournies par la 6e batterie du 154e RAP, régiment du secteur fortifié du Dauphiné (SFD), aux ordres du capitaine GIGNOUX. Cette batterie compte quatre mortiers, répartis en deux sections de tir et est assez hétérogène. Elle se compose de jeunes du contingent, de sous-officiers d’active et de réservistes d’âges et de professions très divers. Elle se forge cependant une forte cohésion au contact de l’isolement et de la montagne.

Des problèmes majeurs apparaissent très vite : les pièces étant installées à plus de 1000 mètres d’altitude, elles sortent du gabarit des tables de tir qu’il faut donc extrapoler. Ce minutieux travail est confié à des cadres de la batterie férus de mathématiques, mais ne sera vraiment confirmé que par l’épreuve du feu. De plus, le Chaberton se trouve à environ neuf kilomètres des pièces et 1100 mètres plus haut, ce qui complique encore le calcul des éléments de tir.

Au cours de l’hiver 39-40, le dispositif est replié. Seules deux pièces restent en place, installées à la Seyte, à 2100 mètres d’altitude.

Elles sont vite recouvertes par la neige. Les équipages de pièces, tous volontaires, mènent la vie des postes d’altitude, poursuivent leur instruction et s’adonnent aux plaisirs du ski...

Avec le printemps, le dispositif est réarticulé et les quatre pièces sont, à nouveau, mises en batterie : une section de tir s’installe à l’Eyrette aux ordres du lieutenant RIGAUD et une section de tir à Poët-Morand aux ordres du lieutenant FOULETIER.

Les positions de tir sont aménagées, avec de bons abris, des soutes à munitions dispersées à flanc de montagne et des liaisons téléphoniques. Le capitaine GIGNOUD, nommé commandant, laisse la batterie à un lieutenant d’active, le lieutenant MIGUET. Il installe son observatoire sur les pentes de l’Infernet et dispose, de plus, des vues de l’observatoire du Mont Janus, face au Chaberton.

Les Français sont prêts. Le “duel” peut commencer.

III.Les combats

Le 21 juin 1940, au petit matin, le lieutenant Miguet constate, de son observatoire de l’Infernet, l’entrée en action des pièces du Chaberton. Les observateurs du Janus notent les départs des coups... et en reçoivent quelques uns. Le commandement français donne alors l’ordre de tir. Mais le lieutenant MIGUET se heurte à un élément essentiel du combat en montagne : les conditions météorologiques. En effet, la brume est tombée sur le Chaberton ; or, nos mortiers de 280 n’ayant jamais tiré, il est nécessaire d’observer les tirs pour les régler.

Soudain, à 10h00, c’est l’éclaircie. le lieutenant MIGUET donne immédiatement l’ordre de tir à la section de Poët-Morand. Le 1er coup part. puis c’est la longue attente de 60 secondes : les calculs de tir sont-ils bons ? et les extrapolations des tables de tir ? Quand les 250 kg du projectile éclatent sur les pentes du Chaberton, c’est le soulagement. Il ne reste plus qu’à régler le tir. Les 2e et 3e coups se rapprochent de l’objectif. Mais, hélas,la brume retombe sur les Italiens. Il faut attendre 15h30 avant de pouvoir reprendre le tir. Les deux sections ouvrent alors le feu. On aperçoit encore les départs de coups italiens.

Le duel s’engage alors. Les Italiens n’ont pas repéré d’où tirent nos pièces égaillées dans la montagne. Ils tirent donc sur les positions identifiées du fort des Têtes... qui est vide !

A 17h30, la 3e tourelle du Chaberton est touchée, la soute à munitions explose et une grosse fumée s’échappe de la position.

Mais les Italiens tirent toujours. A 18h00, un nouveau coup touche la troisième tourelle qui vole en éclats. Dès lors, les tourelles ne tirent plus, ou presque.

A 18h15, un nouveau dépôt de munitions saute à la 2e tourelle et à 18h30, un gros éclatement sur la partie supérieure de l’ouvrage est observé.

A 19h00, un projectile tombe sur les 5e et 6e tourelles dont il ne reste qu’un amas de ferraille et de pierres.

(JPG)

C’est alors que le lieutenant MIGUET reçoit l’ordre de cessez-le-feu du colonel commandant le SFD. Il peut alors faire le bilan de la journée : sa batterie a tiré cinquante sept coups, elle n’a subit aucune perte, mais elle a détruit six tourelles sur huit, empêchant l’ennemi d’utiliser cette position des plus favorables pour lancer son offensive.

Mission accomplie !

Le 24 juin 1940, quand est signé l’armistice franco-italien, MUSSOLINI doit se rendre à l’évidence : il vient de subir une sévère défaite. La position principale de la défense française n’a jamais été enfoncée et les troupes italiennes ont subi des pertes énormes.

En quatre jours de combat, elles ont perdu 6 029 soldats - tués, blessés, prisonniers ou disparus - contre 254 soldats français !

Dans cette victoire française, l’artillerie, à l’image de ce qui s’est passé au Chaberton, a joué un rôle décisif. Elle a pu compter sur des positions favorables, sur du matériel adapté, mais surtout sur la ténacité et la rage de vaincre de ses hommes.

Les combats du Chaberton rappellent enfin la permanence des savoir-faire spécifiques qui restent le propre de l’artilleur de montagne du 21e siècle : savoir implanter les batteries dans des zones d’accès difficiles, savoir durer dans des conditions météorologiques rudes, voire extrêmes, installer des observatoires sur des points hauts, ce qui demande l’usage de techniques alpines, maîtriser le tir vertical associé à des conditions aérologiques très perturbées... et enfin, cultiver la rusticité et la volonté inflexible des hommes, à l’image de celles des artilleurs de la 6e batterie du 154e RAP !


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