Histoire de l’Artillerie, subdivisions et composantes. > 1- Histoire de l’Artillerie > Un siècle d’histoire de la Défense Sol-Air >
Chapitre12 - 1970-1989 : Les caractéristiques propres à l’Artillerie Sol-Air
 

Chapitre 12 - 1970-1989 : Les caractéristiques propres à l’Artillerie Sol-Air

Plan

1) La menace aérienne.

2) Une problématique interarmées.

3) Les singularités de l’ASA.

4) Les points communs aux corps d’ASA.

5) Les organismes d’intérêt commun.


Pendant 20 années, assez discrètement et quoique souvent encore affublés du sobriquet de "pisse-en-l’air" (voire de celui de "pète-à-feu" par certains aviateurs), les artilleurs sol-air et leurs camarades de l’Arme du Matériel qui sont à leur côtés accomplissent une exceptionnelle transformation, délaissant au fil du temps des canons aussi âgés qu’eux pour servir les matériels les plus modernes et les plus complexes de l’Armée de terre.

Des très courtes aux moyennes portées, l’ASA française - dans laquelle les militaires appelés constituent la majorité du personnel - devient l’une des plus modernes et des plus cohérentes qui soit, tant par la nature et la diversité de ses différents moyens que par leur complémentarité.

Aux plus hauts échelons de conception et de décision de l’Armée de terre, la lutte antiaérienne est considérée comme étant un élément clé de la sécurité des forces.

On parle alors de la "Fonction sol-air", avec ses trois volets :

-  la défense d’ensemble (essentiellement assurée par l’ASA à moyenne portée),
-  la défense particulière (domaine préférentiel de l’ASA à courte et très courte portées),
-  la lutte antiaérienne des troupes toutes armes (LATTA).

Cette dénomination - flatteuse à bien des égards - n’a pas que des avantages. En particulier, en termes budgétaires et financiers relatifs aux équipements, elle constitue un ensemble unique aux ressources bornées. En pratique, la satisfaction des différents besoins doit s’y faire, quitte à réduire les uns pour répondre aux autres. Ce sera notamment le cas pour l’équipement en Rita des régiments Hawk, qui sera assuré au détriment du Roland.

Haut de page

1) La menace aérienne

L’adversaire à combattre est alors clairement connu mais non officiellement désigné : c’est la composante aérienne pilotée - sous toutes ses formes - qui émane des forces du Pacte de Varsovie. Pour lui faire face, l’ASA peut être engagée dans le cadre de la Défense Aérienne ou au profit direct des forces terrestres nationales.

Les principales caractéristiques de la menace aérienne tactique sont alors les suivantes :
-  permanence et ubiquité,
-  aéronefs pilotés, capables de vitesse importante (Mach 1,5), pouvant évoluer du ras du sol aux très hautes altitudes,
-  déplacements en petites formations, diluées, cherchant souvent à "utiliser le terrain" pour s’infiltrer en sécurité dans le dispositif ami,
-  aptitude à tirer une grande variété de projectiles classiques dont certains à grandes portée (missiles air-sol et antiradar) et des armes nucléaires tactiques,
-  mise en oeuvre systématique de procédés de guerre électronique variés et performants.

Haut de page

2) Une problématique interarmées

Le tout début des années 70 est marqué par des événements militaires nationaux dont l’importance n’est pas vraiment perçue dans l’Armée de terre mais qui, par leur répercutions, vont se révéler totalement déterminant pour l’avenir de sa défense sol-air.

Ils concernent la Force Nucléaire stratégique nationale (FNS) : entrée en service opérationnel du 1° Groupe de Missiles Stratégiques de l’Armée de l’air (plateau d’Albion) et du Redoutable, premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins de la Marine Nationale.

En octobre 1972, il est envisagé de confier à l’Armée de terre la mission de protection de tous les points sensibles nucléaires des trois Armées ; effectuée sur la base du Roland II et du bitube de 20 mm, la première évaluation des besoins aboutit à des résultats budgétairement inatteignables (douze batteries de huit Roland et trente-six batteries à seize bitubes de 20mm) compte-tenu des autres exigences (modernisation indispensable du corps blindé-mécanisé).

En janvier 1973, l’État-major des Armées propose de faire effectuer par le CFTA-DA [1] une étude plus poussée de ce besoin et de la protection antiaérienne du corps de bataille. C’est alors que l’Armée de terre refuse d’accepter la charge de défendre la totalité des points sensibles de la FNS.

Cette position conduit à la décision de faire prendre en charge par chaque Armée la protection antiaérienne de ses propres installations, prise le 12 mars 1973 ; elle va conditionner pour longtemps totalement la structure de la défense sol-air nationale, la répartition des crédits entre Armées, les développements et mises en place d‘équipements, l’organisation des unités, etc.

Dans l’immédiat, les Armées de l‘air et de terre mettent en avant leurs propres intérêts. Manquant de moyens sol-air pour défendre depuis le sol ses vecteurs pilotés, l’Armée de l‘air affirme la nécessité du concours permanent de moyens de l’ASA (artillerie sol-air) et de renforcements venant de l’Armée de terre. À l’opposé, cette dernière réclame légitimement le plein usage de ses propres forces antiaériennes.

Il faudra attendre février 1977 pour que la décision soit prise de ne plus employer exclusivement les unités Hawk au profit de l’Armée de l’air, suivie de la remise à disposition de l’Armée de terre des 57° et 58°RA, puis des batteries « FAS » qui seront purement et simplement dissoutes. Néanmoins, la contribution prioritaire de certains moyens de l’ASA - dont le Hawk et sur alerte, cette fois - aux missions de défense de certains points sensibles nucléaires ne disparaitra pas pour autant.

Haut de page

3) Les singularités de l’ASA

  • La dualité des composantes

Le 1er novembre 1970, toutes les unités d’ASA formant corps reçoivent une nouvelle appellation ; elles deviennent des Régiments d’artillerie et ont conservent leurs garnisons et affectations. Leur nature sol-air leur confère des caractéristiques communes qui sont assez originales pour être soulignées ici.

En dépit de leur caractère apparemment unificateur, les nouvelles dénominations ne traduisent pas une homogénéité de l’ASA qui, au contraire, possède deux composantes distinctes, très caractérisées, celle du Hawk et celle des autres régiments.

En effet, la typicité des équipements principaux dont les formations sol-air sont dotés leur donne une personnalité singulière : selon le matériel majeur que l’on y sert - qu’il soit canon ou missile, à roues ou à chenilles - on n’a pas les mêmes missions, les exigences techniques et logistiques sont spécifiques, on s’entraine et on manœuvre autrement, on ne vit pas au jour le jour de la même façon. L’esprit du personnel n’est pas identique, ce qui pousse même parfois à la caricature injustifiée et outrancière de certains emplois (les "techniciens en blouse blanche" du Hawk).

C’est pourquoi il devient alors usuel de considérer les régiments sol-air armés en les répartissant en deux sous-ensembles distincts : celui des "légers" qui mettent en œuvre des SACP (système d’arme sol-air à courte portée) : 51°, 53°, 54°, 57°, 58° et 59°RA, et celui des "lourds" qui disposent du SAMP (système d’arme sol-air à moyenne portée) qu’est le Hawk : les 401°, 402° et 403°RA.

  • Une position interarmées ambigüe

Les équipements sol-air les plus modernes sont des matériels de très hautes technologies ; aussi les sommes quin sont consacrées à doter les forces terrestres en armements sol-air performants et à les maintenir au plus haut degré d’efficacité sont-elles très importantes. Ses moyens de défense sol-air coûtent donc cher à la France et ils hypothèquent une part notable du budget d’équipement de l’Armée de terre [2], non sans susciter l’envie de certains et la rancœur d’autres demandeurs de crédits extérieurs à la Fonction sol-air qui s’estiment être à cause de cela non ou insuffisamment satisfaits.

De plus, par un choix supérieur et d’ordre interarmées, une part de l’ASA est placée dans une situation pour le moins paradoxale : quoique faisant partie intégrante de l’Armée de terre qui assure entièrement son financement et lui fournit ses effectifs, l’ASA apporte en toute priorité et sans contrepartie à l’Armée de l’air la protection antiaérienne à moyenne portée de plusieurs de ses bases aériennes.

L’Armée de terre doit donc entretenir sans (trop) sourciller des moyens antiaériens coûteux qui sont hypothéqués par leur mission initiale de Défense aérienne, sans être sûre ni de la nature, du volume et de l’aptitude de ceux qu’elle pourrait employer librement quand on les remettrait (peut-être) à sa disposition.

Haut de page

4) Les points communs aux Corps d’ASA

On trouve dans les régiments d’ASA la même structure générale que dans les autres formations d’Artillerie : moyens régimentaires de commandement et de soutien regroupés dans une ou deux unités élémentaires aux appellations évolutives, moyens de feu répartis dans des batteries de tir, groupement ou batterie(s) d‘instruction.

Leurs historiques portent la marque de l’arrivée des matériels nouveaux, des évolutions techniques de leurs équipements et des réorganisations des forces terrestres nationales ; ces divers événements leur provoquent des changements de garnison, des modifications de subordination hiérarchique et fonctionnelle, des ajustements dans leur organisation interne, dans leurs dotations en personnel et en matériels.

Stationnés en des lieux différents, les régiments sol-air relèvent chacun d’une autorité territoriale particulière dont le rôle est identique en matière d’attribution de budget de vie courante, d’administration, d’infrastructure, d’instruction et de missions toutes-armes, de soutien non-spécifique.

Les régiments sol-air sont commandés par des colonels ou des lieutenants colonels dont la responsabilité s’exerce généralement pendant deux ans (parfois trois), durée habituelle dans l’Armée de terre. Il en est de même pour les capitaines qui sont placés à la tête des unités élémentaires (batteries).

La gestion des cadres de l’Artillerie est effectuée à l’échelon national (Bureau Artillerie de la Direction du Personnel Militaire de l’Armée de terre) et les artilleurs sol-air y constituent une population singulière, bien identifiée.

Les deux types de régiments sol-air conduisent en quelque sorte à considérer les officiers d’ASA comme ayant de facto une qualification majeure liée à un système d’arme, sans que cela génère pour autant une barrière étanche dans leurs affectations au sein de l’artillerie antiaérienne.

La spécialisation technique est totale pour ceux des sous-officiers de carrière ou sous-contrat qui sont compétents sur un matériel particulier et qui, de ce fait et le plus souvent, vont "tourner" entre les rares garnisons où les équipements correspondant à leur spécialité sont présents ; aussi y restent-ils affectés beaucoup plus longtemps qu’il est d’usage courant.

Même si quelques officiers et sous-officiers appelés participent à l’encadrement des unités, leur essentiel est pourvu par des militaires de carrière ou sous-contrat, préformés et spécialisés dans leur majorité sur le ou les systèmes d’arme et de communications dont est doté le régiment.

Les militaires du rang sont en quasi totalité des soldats du contingent. À de rares exceptions près, leur instruction initiale, leur formation de spécialité et leur intégration dans les différentes équipes opérationnelles sont assurées par les régiments eux-mêmes. Certains sont instruits dans des centres nationaux spécialisés (pilotes de char, opérateurs hertziens,...).

L’aide à la promotion sociale, le rattrapage scolaire, l’enseignement de la natation, les cours du brevet national de secourisme font partie intégrante des mesures appliquées en faveur des appelés.

Quoiqu’elle tienne une place très importante en raison du renouvellement tous les deux mois d’un sixième d’entre eux (par fraction de contingent), la formation des appelés n’est que l’un des pôles de l’activité des régiments sol-air : la priorité y est accordée à l’entraînement opérationnel, effectué en mode centralisé (exercices régimentaires de service en campagne, par exemple) ou décentralisé (entraînement interne aux batteries). La finalité exclusive est d’être en mesure - à tout instant et le mieux possible - de remplir les missions types de défense sol-air.

En plus de leur participation aux exercices majeurs de défense aérienne (tels que Datex, Harmonie) ou d’artillerie antiaérienne (Faucon), les régiments sol-air sont soumis à des contrôles annuels d’aptitude exercés par une autorité et une commission nationale spécifiques et dont ils ont été les précurseurs dans l’Armée de terre. Ces épreuves permettent de mesurer en vraie grandeur et de façon homogène la qualité des unités dans les domaines du tir et de la manœuvre.

Comme dans les autres Armes, des régiments d’ASA subissent tous les deux ans des "revues groupées" et des inspections programmées ou inopinées.

Tous les régiments sol-air effectuent des exercices de mobilisation qui consistent à se mettre sur le pied de guerre et à quitter les cantonnements en moins de six heures, avec tous leurs moyens opérationnels et leurs munitions.

La spécificité sol-air ne met pas pour autant ses unités à l’abri de la participation relativement fréquente aux "missions d’intérêt général" telles que la dépollution des plages bretonnes, le ramassage des ordures à Paris, le transport de paille au profit des agriculteurs ou le désobusage des champs de tir nationaux.

Haut de page

5) Les organismes d’intérêt commun

  • Le COMASA 1° Armée

La montée en puissance progressive des formations de Crotale de l’Armée de l’air entraine la dissolution des batteries FAS à la fin des années 70.

Le CFTA-DA est supprimé en 1979. Lui succède le Commandement de l’artillerie Sol-Air (COMASA) de la 1ère Armée, créé à Strasbourg en 1979.

Son chef est le conseiller sol-air du Commandant de la 1ère Armée et du Commandant de la Défense Aérienne ; il est responsable de l’Emploi de l’ASA et de la mise en œuvre des éléments qui lui sont directement affectés ou détachés.

Le COMASA possède une équipe à vocation nationale, chargée de contrôler l’aptitude opérationnelle des unités HAWK et des batteries pré-positionnées d’artillerie antiaérienne, qui prend d’abord l’appellation de “Commission de contrôle” puis celle de “Cellule de contrôle technique de l’ASA” (c’est l’ancêtre de la CNEASA). Il a également autorité sur les Détachements de liaison (de l’ASA) auprès des Centres de détection et de contrôle de l’Armée de l’air qui hébergés dans les trois régiments HAWK.

Le COMASA est dissous en 1990. La Cellule de contrôle technique est alors rattachée au Commandement de l’artillerie du 1er Corps d’armée, à Metz.

  • L’École de formation de l’ASA

Reconnue comme l’une des composantes de l’Artillerie, l’artillerie sol-air n’existe donc pas en tant qu’Arme proprement dite. Pourtant, spécialité à part entière, elle possède à Nîmes sa propre école : l’ESAA (École de Spécialisation de l’Artillerie Antiaérienne) qui change d’appellation le 1/9/1971 et devient l’EAASA (École d’Application de l’Artillerie Sol-Air), sans quitter Nîmes et quasiment avec les mêmes missions et possibilités.

Y sont formés les officiers sortant de l’ESM et de l’EMIA, les OAEA, les EOR et les X-IMO et les ESOA. L’EAASA assure annuellement, pour les artilleurs métropolitains et des Troupes de Marine, la partie sol-air du Cours des capitaines, du Cours des officiers supérieurs et du Stage des futurs chefs de corps, ainsi que des stages d’officiers de réserve.

Le 31 août 1983, l’EAASA est dissoute ; ses équipements et une grande partie de ses personnels rejoignent l’École d’Application de l’Artillerie (EAA) de Draguignan qui reprend ses tâches de formation. Logiquement, le 401°RA qui lui était attaché effectue le même déplacement et reprend ses mêmes missions au profit de l’EAA.

  • Le CETEASA

Positionné au sein de l’EAASA mais ne dépendant pas d’elle sauf pour son soutien, le CETEASA (Centre d’études tactiques et d’expérimentation de l’ASA) est un acteur important de l’évolution de la pensée et du progrès des savoir-faire et des techniques sol-air.

Riche en expertises diverses, il reçoit de l’EMAT (Bureau Études) des mandats annuels d’étude et d’expérimentation et procède de concert avec la STAT pour les remplir.

Ce concept original est si intéressant qu’il est d’abord repris par l’Artillerie sol-sol puis par toutes les autres Armes, ce qui donnera lieu par la suite à la création dans les Écoles d’application des autres Armes (Infanterie, ABC, et.) d’une Direction des Études et de la Prospective.


Retour au Plan général
Haut de page
Chapitre suivant

[1] CFTA-DA : Commandement des forces terrestres de défense aérienne.

[2] À titre d’exemple, le coût unitaire d’acquisition d’un véhicule de tir Roland s’établissait - au milieu des années 80 - à environ 65 millions de francs courants, incluant la part de frais d’études, de développements, de production en série, des équipements d’instruction et de maintien en condition, 44 missiles par poste de tir, et hors financement des dépenses d’infrastructure.


____________

Base documentaire des Artilleurs