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Les évolutions au Moyen Age
 

Tous les engins imaginés avant le Moyen Age vont se retrouver en France, plus ou moins perfectionnés.

  • Trébuchet

Les machines basées sur l’élasticité des câbles de nerfs ont été abandonnées. Les nerfs étaient difficiles à se procurer et à conserver en bon état d’utilisation ; ces engins étaient difficiles à régler, surtout en raison de l’influence très grande de l’état de l’atmosphère sur ces câbles. C’est pourquoi les pierriers prennent maintenant leur force dans un phénomène de bascule et, pour cette raison, sont appelés généralement trébuchets.

Le trébuchet ordinaire était constitué par une longue poutre basculant autour d’un axe horizontal. Le bras court portait un très gros poids, par exemple une caisse de sable. L’autre bras, très long, avait, à son extrémité, le logement où l’on mettait la pierre à lancer. Lorsque le tout était lâché, le gros poids entraînait la rotation de l’ensemble à une vitesse croissante. Au moment où la poutre était arrêtée le projectile poursuivait sa course.

Ce trébuchet pouvait être complété par un dispositif de fronde qui en multipliait l’effet. La fronde était alors attachée à l’extrémité du grand bras par deux cordons dont l’un était retenu seulement par une cheville qui se retirait quand la poutre arrivait à la position telle que le projectile parte sous l’angle de tir voulu.

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Trébuchet à fronde

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La précision des pierriers en tir courbe ne pouvait pas être bien bonne. Mais on sait déjà régler le tir, selon ce témoignage d’époque [2].

  • Balistes

Pour le jet des traits lourds on avait encore des balistes, dont l’arc atteignait facilement 6 à 7 mètres. Elles étaient utilisées généralement sur les remparts, plus précisément sur les terrasses de tour, seuls emplacements offrant la place nécessaire pour les déployer. Leurs traits, armés de fer et empennés, pouvaient avoir jusqu’à 4 mètres de longueur.

Pendant les croisades, la puissance des engins chrétiens permettait d’affaiblir les murs que des pionniers minaient. On a des exemples de brèches faites ainsi aux sièges de Nicée, de Jérusalem, de Tyr, etc.

En 1099, la batterie du comte de Toulouse, avec ses grosses pierres, fit tant contre la tour de Nicée que celle-ci s’entrouvrit et s’effondra. Pour disloquer ainsi des murs, ces engins devaient être à tir tendu.

  • Mangonneau

On trouve aussi, dans les récits de cette époque, des engins à deux bras, donc du type baliste, dénommés mangonneaux, qui lançaient des traits, et parfois des pierres pouvant atteindre un poids de 20 à 30 kilogrammes.

Pendant le siège de Toulouse, le 25 juin 1218, le chef nordiste Simon de Montfort (l) fut tué par une pierre lancée par un mangonneau des remparts.

On signale parfois, au Moyen Age, l’usage de machines lançant des pierres dans des batailles. Les Anglo-Saxons en avaient, en 1066, à Hastings, qui, au début du combat, causèrent de grosses pertes aux forces du duc de Normandie, Guillaume. Au moment de les utiliser ils ouvrirent leurs rangs ; c’étaient donc des engins à tir tendu, du genre baliste. Les attaques des Normands ayant été par trois fois repoussées, ceux-ci retraitèrent, peut-être volontairement. Les Anglais, nouveaux Curiaces, suivirent mais sans leurs lourdes machines. Une nouvelle bataille s’engagea alors, et Guillaume, n’ayant plus ces machines contre lui, devint le Conquérant.

Comme toute arme nouvelle, ces engins venus de l’Antiquité avaient tout naturellement progressé dans deux directions : d’une part vers la puissance, mais sans obtenir de grands résultats, d’autre part vers la miniaturisation, et celle-ci avait fait un pas de géant au Xe siècle. Le ressort en acier avait, en effet, permis de réaliser une baliste portative si puissante que, malgré la différence de prix, elle allait peu à peu remplacer l’arc. Son petit arc en acier tendu à deux bras, ou même par un petit treuil, lui donnait une puissance incomparable.

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Arbalète à cric

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  • Arbalète

Alors qu’un faible bouclier suffisait pour arrêter la flèche légère de l’arc, l’arc-baliste (plus tard arbaleste, puis arbalète) lançait des projectiles assez lourds, normalement des « traits » à pointe et empennages de métal, les carreaux (ou garrots), capables d’enfoncer une armure. En raison de l’efficacité surprenante de l’arbalète son emploi était considéré comme peu loyal, presque immoral, par ceux qui ne l’utilisaient pas. Des restrictions d’usage étaient même prescrites par la papauté, contre les non-chrétiens... La chevalerie répugnait [4]] à en faire l’usage, mais acceptait que certains combattants puissent les défendre avec leurs arcs et arbalètes...

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Arbalétrier

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  • Arquebuse

Une arbalète particulière, dite « à jalet », lançait un « jalet » (galet) - plus tard ce sera une balle de métal - guidé par une «  buse » (un tube). Ce fut l’arc-buse ou arquebuse. Le tube était fendu sur une partie de sa longueur pour laisser passer la corde qui poussait le projectile. Des arquebuses utilisées en 1334 par les troupes du marquis d’Este ont pu faire croire que l’Italie était à la tête du progrès en artillerie à feu ; mais ces armes ne pouvaient être que des arquebuses de l’époque, des arquebuses à ressort ; et cet exemple est une occasion de noter que beaucoup de confusions concernant les armes à feu nouvelles viennent de ce que, pour les désigner, on utilisait généralement des noms d’anciens engins de guerre qu’elles avaient remplacés.

Tous ces engins, quels qu’ils fussent, demandaient, pour leur fabrication, certaines connaissances, notamment en bois ou en fer. Ceux qui les réalisaient étaient des « enginieurs », « c’est à savoir faiseurs d’arcs, de flèches, d’arbalestes, etc. » (Du Cange - Artillator). L’« artillerie », ayant réalisé ces engins, les stockait et les entretenait ; au besoin, elle les réparait ; et comme seuls ses enginieurs étaient capables de faire fonctionner les plus puissantes de ces machines, on leur laissait le soin de les mettre en œuvre à l’occasion, c’est-à-dire en cas de siège, donc dans toute guerre sérieuse. Ils participaient ainsi au combat, mais les guerriers ne considéraient pas ces artisans comme des leurs [6].

Les engins lourds n’étaient pas transportés sans être démontés. Le plus souvent on n’en transportait même que les pièces fondamentales, notamment les ferrures ; et les engins étaient construits sur place avec des arbres frais coupés dans les bois voisins de la ville assiégée. Encore fallait-il, pour cela, trouver les arbres nécessaires [7]

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Passage de ruisseau

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Puis l’artillerie à feu est apparue, avec toute sa puissance... Elle commence à éclipser l’ancienne artillerie et va changer l’art de la guerre, grâce au pouvoir de la poudre noire, qui deviendra, plus tard, la poudre à canon.

[1] Trébuchet à fronde au siège de Nicée, miniature du 14ème siècle (Bibliothèque Nationale)

[2] Cependant Froissart (Chroniques I, chap. LX), raconte que, au siège de Mortagne, « ceux de Valenciennes » avaient monté un engin qui était fort gênant pour les habitants « car il jetait sans cesse ». Mais « il y avait, dans Mortagne, un enginieur très bon maître » qui monta un engin pas bien gros « dont la première pierre chut à douze pas près l’engin de ceux de Valenciennes, la seconde au plus près de la huge, et la tierce fut si bien apointée qu’elle férit l’engin parmi la flèche et la rompit en deux moitiés ».

[3] Ici, Arbalète à cric - détail du tableau "Le martyre de Saint-Sébastien " de Holbein-le-Vieux. (Pinacothèque de Münich)

[4] Comme ce fut aussi le cas pour la poudre réservée aux infidèles à chaque religion...

[5] Bois sculpté ornant une miséricorde de l’église Saint-Lucien de Beauvais (fin du XVè siècle) (Photo R. Lalance)

[6] A Rome, déjà, les citoyens laissaient de telles tâches à des esclaves (ou des affranchis) spécialement ingénieux. Même lorsque le feu dominera le champ de bataille, cet état d’esprit restera longtemps celui des armes anciennes à l’égard des armes « savantes ». Et pourtant les enginieurs étaient fort utiles. Ils étaient même, parfois, indispensables. En 1197, les Croisés restèrent absolument impuissants devant Jérusalem jusqu’au jour où arrivèrent deux galères gênoises dont les deux chefs étaient, par chance, compétents en machines de guerre.

[7] Le saint roi Louis IX, en Egypte, au cours de sa tragique croisade, n’en trouva pas et dut sacrifier un de ses vaisseaux pour en utiliser le bois.

[8] manuscrit (vers 1560) (Bibliothèque du S.H.A.T.)


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