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7- La Défense d’une tour
 

LA DEFENSE D’UNE TOUR (Janvier ou février l952)

La 2ème batterie se remet en condition. On envoie quelques GMC tracteurs de pièces, des camionnettes Dodge et quelques Jeeps à Hanoi Gia-Lam pour d’importantes réparations. Notre cuisine roulante a repris du service et nous invitons un dimanche deux camarades du voisinage à déjeuner.

Mais en début d’après-midi un message nous demande la mise en place d‘urgence du DLO dans une tour à environ 5 kilomètres de notre position. Le Tonkin est en effet quadrillé par quelques dizaines de tours de briques de 2 ou 3 étages, avec meurtrières. Elles sont entourées par des couronnes de barbelés ou de bambous épointés. Une dizaine d’hommes de l’armée vietnamienne équipés d’un ou deux fusils mitrailleurs et de fusils, sans armement lourd, occupent chaque tour. Quelques familles vietnamiennes font parfois partie de la garnison.

Dans celle ou je me rends, je trouve une dizaine de gendarmes vietnamiens. Il y a aussi une ou deux épouses avec enfants provenant du village voisin.

Une section d’infanterie de marine arrive en renfort. Avec son chef nous renvoyons épouses et enfants au village, situé à environ 150 mètres, barricadons la piste d’accès, veillons à la mise en place de la défense et estimons les places favorables pour l’attaquant et nos tirs d’artillerie. J’évite le sommet de la tour, car il sera la cible privilégiée de l’assaillant. Je règle une demi-douzaine de tirs au plus prés en veillant à ne pas écrêter la tour et à épargner le village voisin.

Puis c’est l’attente.
Les guetteurs ne signalent rien.

Pourtant la nuit précédente, les Viêts sont venus accrocher le drapeau rouge dans les bambous ce qui signifie que la tour serait prise la nuit suivante.

Je somnole sur un lit de camp au second niveau. Jusqu’à une heure du matin, rien ne se passe, la nuit appartient aux crapauds.

(JPG)
Une tour entourée de bambous pointus

L’attaque commence brutalement. Un coup de bazooka perce le mur, accompagné de hurlements, de multiples tirs d’armes automatiques et même d’un coup de clairon. L’étage ou je vis est saturé de poussière. Je plonge vers le radio pour faire déclencher à l’estime un premier tir sur le départ du bazooka ; les balles sifflent et frappent surtout les meurtrières de 1’étage supérieur où je n’ai mis personne. Aucun blessé à mon étage. La section d’infanterie riposte de toutes ses armes vers les lueurs adverses. Le commandant me demande de rendre compte de ce qui se passe. Réponse : « Je n’y vois rien ». Je rappellerai, il me laisse faire.

Puis chacun se calme, ce doit être la fin de l’assaut. J’anime le paysage en faisant de temps en temps exécuter des tirs préparés.

Vers 3 heures, même scénario. Nouveau coup de bazooka proche du premier, même poussière, mêmes hurlements, mêmes tirs d’armes automatiques et tirs d’artillerie probablement mieux ajustés car j’avais eu le loisir de faire quelques corrections pendant l’entracte. Même échec de l’assaut, suivi d’un nouveau coup de clairon probablement pour marquer le repli, après une heure d’activité. Ce sera la fin. Nous avons eu deux tués, un gendarme vietnamien et un marsouin [1]. De nombreuses traces de sang du côté Viêt.

Nous avons pu faire « le jus » un peu après l’aurore, ce sera le meilleur de ma carrière.

Je rends compte par radio au commandant du Groupe. Il me semble satisfait du résultat, d’autant que c’est son dernier jour au GAC AOF ; la passation de commandement se fera à 11 heures. Il veut que j’y sois, mais me demande d’attendre un peu pour quitter la tour, car les Viêts ont miné les pistes d’accès pendant la nuit.

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[1] Marsouin : Militaire de l’infanterie de marine.


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