Les Artilleurs et les Traditions > 7- Témoignages d’artilleurs au combat > Indochine (1951-1952) : Lieutenant André ROUX >
6- OPérations avec le III/3ème R.E.I.
 

GIA-LAM, base arrière du GAC AOF (15 janvier 1952)

Gia-Lam, c‘est aussi l‘aéroport de Hanoï. Nous sommes attendus par nos sédentaires, dont le trésorier. L’instal1ation se fait dans des bâtiments en dur, ignorés depuis longtemps. Une douche est la bienvenue. Nous sommes donc trois lieutenants fatigués et heureux, qui en ont assez d’avaler des boites de rations ou de la tambouille de brousse, qui veulent avant tout aller faire un diner à la française : bifteck-frites ou poulet petits-pois, dans un restaurant de Hanoï ; pour moi ce sera « poussin grillé ». Ensuite une longue nuit réparatrice dans un lit militaire, lit quand même, avant de profiter de la semaine de remise en condition.

Tout se passe comme prévu jusqu’à 4 heures du matin. Réveil pour tous ! Le Groupe doit partir dès l’ouverture de route et être en place au sud de Bac-Ninh avant la nuit. Notre batterie arrive et s’installe dans l’après-midi dans un village en ruines. Les canons se mettent en position, les réglages sont effectués, puis logement dans des restes de maisons, plus confortables que les toiles de tente. Il y a même des poutres sculptées dans ce qui va servir de salle à manger !

Le 4 février 1952, se déclenche l’opération Bégonia, qui doit amorcer le rejet des divisions Viêts qui ont commencé d’envahir le delta. Le G.M. 7 et son GAC AOF y sont engagés. Je suis désigné pour être DLO du III/ 3ème REI [1].

J‘y arrive le 3. Le bataillon est commandé par un capitaine morbihannais, qui me donne rapidement ses informations concernant « Bégonia ». Nous serons dans la rizière où les nombreux villages sont proches les uns des autres, et quelquefois fortifiés. Ils semblent être tous des ilots de bambous de 100 à 200 mètres de diamètre.

L’opération démarre comme prévu le 4 au matin, il s’agit de rejeter du delta la division 320 qui s’y est infiltrée. Le lendemain après-midi, les éléments de tête arrivant à environ 50 mètres d’un village sont accueillis par de violents tirs de mortiers et d’armes automatiques.

A 60/80 mètres de la rizière, je m’installe avec le radio, son poste et les porteurs de piles (2 anciens soldats Viêt-Minh ralliés à notre cause) à un carrefour de diguettes pour que nous soyons en partie protégés. Tantôt couché sur le dos, tantôt sur le ventre, j’inscris les premiers ordres de tir pour les réglages et les premiers tirs d’efficacité. Au moment où j’étais sur le dos, j‘ai vu ce que je ne reverrai jamais : tomber droit sur moi, ou presque, des obus de mortier. Mon antenne radio avait probablement été repérée. Ils tiraient par deux. C’étaient d’abord deux points noirs dans le ciel qui grossissaient rapidement pour venir éclater de l’autre côte de la diguette. Apres une dizaine de coups, le tir s’arrête, nous sommes encore en bon état... du bon côté.

Deux avions de l‘aéronavale arrivent, mais je ne peux pas les joindre a la radio. Ils mitraillent la lisière en face de moi et larguent deux bombes au napalm. Spectacle impressionnant mais sans grand effet car chaque Viet est dans son trou et se protège avec un couvercle qui dévie les coulées de napalm.

Je continue le matraquage sans parvenir à neutraliser l’adversaire. Notre infanterie reste clouée au sol. J’appelle le « criquet », l’avion de l’observateur d’artillerie, pour ajuster les tirs sur l’intérieur du village et les régler sur la lisière que je ne vois pas.

Le criquet arrive enfin. Il doit prendre les tirs en charge. Je lui passe donc les consignes, ce qui demande quelques minutes sans que je puisse lâcher le micro. Heureusement que l’observateur ne fait pas répéter car l’infanterie Viêt, en casque, débouche du village comme à l’exercice. Je m’aperçois que j‘ai perdu tout contact avec notre infanterie, et aussi, que d’autres Viêts débouchent vers nous venant d’un village sur notre flanc gauche.

Les consignes sont passées, je décroche aussi mais je suis vraiment seul avec mon équipe en arrière-garde du bataillon qui se met en position dans le village à 150 mètres derrière nous. Les Viêts arrivent à ma hauteur, mais sont eux aussi cloués au sol par les tirs de nos légionnaires qui me couvrent avec succès. Je me suis souvenu de 1’apprentissage du déplacement par bonds sous le feu ennemi, et ca marche ! Je récupère même entre deux bonds un petit poste radio « oublié ». (SCR 536). J’arrive enfin au village que nous tenons. Mon radio est indemne, son poste aussi, mais nos deux porteurs ex Viet ont disparu, ainsi que les piles qu’ils portaient. Ils ont rejoint leurs « camarades ». Je retrouve le chef de bataillon et lui remets le SCR 536 ! Et je réclame des piles pour mon radio.

La nuit se passe bien dans notre village transformé en forteresse. Les Viêts ont disparu et mes deux porteurs réapparaissent, apparemment heureux d’avoir échappé à leurs « camarades ».

Dans la matinée, l’avion de l’artillerie me larguera une série de piles accompagnées d’une bouteille de vin d’Alsace ! Elle sera du repas de midi et bue avec mon radio et mes deux porteurs ravis et définitivement ralliés !

L’opération s’est arrêtée. Le III/ 3ème REI se retire, je rends les porteurs au bataillon et je rejoins ma batterie. La Légion enverra un message de félicitations au commandant de l’artillerie.

LES PIRES SECONDES DE MON SEJOUR

Rentrant à la nuit tombée, mon souci est de récupérer mon lit de camp.

Le lendemain après-midi, les deux autres lieutenants profitent de ma présence et me confient les canons et la planchette pour le calcul d’éventuels tirs. Le lieutenant de tir m’avertit d’une possibilité d’erreur en direction de 1000 millièmes, soit près de 60 degrés. Pendant ma sieste bien méritée arrive un appel radio du commandant de Groupe pour effectuer un tir. Je me réveille péniblement, j’oublie les 1000 millièmes et les coups partent avec l’erreur. Ils ne sont pas vus du commandant. Je m’aperçois de ma faute et demande à un calculateur sur la carte 2 « ou sont tombés les coups ? ». Réponse : « à Gia-Lam » !!. C’est le nom de l‘aéroport d’Hanoi. Horreur ! Je passe les pires secondes de mon séjour. J’entrevois l’ampleur du drame et les remous à venir. Je me précipite sur la carte. C’est bien Gia-Lam, mais pas l’aéroport. Il s’agit d’un lieu-dit, en zone Viêt-Minh, comme il y en a beaucoup dans le delta. J‘apprécie que mon commandant ne m’en ait jamais parlé.

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[1] III/3éme REI : 3éme bataillon du 3ème régiment étranger d’infanterie


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