Les Artilleurs et les Traditions > 7- Témoignages d’artilleurs au combat > Indochine (1951-1952) : Lieutenant André ROUX >
3- Vie en batterie
 

LA BATTERIE DE TIR

J’arrive à la batterie qui sera celle de tout mon séjour. Elle occupe une position à une centaine de mètres au nord de la R.C. 2, entre Vinh-Yen et Vietri. Elle se trouve à la limite de la zone que nous contrôlons. Au delà, vers le nord, c’est d’abord un no man’s land de 1 à 3 kilomètres de rizières abandonnées, puis les premiers reliefs sous contrôle Viêt-Minh.

Les canons de 105mm sont implantés à une douzaine de mètres les uns des autres, chacun occupe une plate-forme de briques, empêchant les roues de s’enfoncer dans la terre saturée d’eau, assez grande pour permettre une rotation de 360 degrés, car il faut pouvoir tirer dans toutes les directions. Les toiles de tente des hommes ainsi que tous les matériels sensibles sont en alvéoles.

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Equipe de pièce du canon de 105
A droite, le lieutenant ROUX

Le personnel est européen ou sénégalais. En principe, les responsables du tir et les transmissions sont européens, les autres fonctions, notamment conducteurs, ou vie courante sont assurées par des Africains avec encadrement mixte. L’entente ne pose pas de problème pour les 80 hommes de la batterie, le danger permanent crée des relations de vraie camaraderie.

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Le canon de 105

LE DLO (Détachement de Liaison et d’Observation)

La batterie compte déjà 3 officiers ( l capitaine et 2 lieutenants). Je serai le troisième lieutenant, chef de DLO.

En opération, je serai auprès du commandant d’une unité, en principe un bataillon, éventuellement une compagnie, pour assurer l’appui d’artillerie dont il a besoin pour remplir sa mission. Cela implique le choix de l’objectif, puis ordres par radio aux unités d’artillerie pour le réglage et l’efficacité du tir. C’est une fonction noble et dangereuse, car le DLO doit se placer avec un élément très avancé, car au Tonkin nous sommes soit en rizière où le terrain plat n’offre pas d’observatoire, soit dans une végétation de jungle où la vision est limitée à quelques mètres.

LA LEÇON DE TIR

Deux jours après mon arrivée en batterie, le commandant du GAC AOF arrive au Volant de sa jeep, accompagné d’un jeune lieutenant récemment débarqué. Il m’emmène avec mon radio et nous conduit dans le no man’s land pour tester nos qualités de futurs DLO, c’est à dire qu’avec une carte, une paire de jumelles, une boussole et un poste radio, il faut rapidement pouvoir déterminer les coordonnées de l’objectif, (car les chefs de bataillon que nous devrons appuyer préféreront souvent se fier à leur artilleur que les déterminer eux-mêmes) : décider si un objectif mérite un tir d’artillerie, régler le tir en un minimum de coups, commander les tirs d’efficacité, évaluer les risques de recevoir quelques coups derrière soi lorsque l’ennemi se révèle très proche, et en avertir le chef de l’élément appuyé.

Après ces préambules, nous passons à l’action. Nous sommes dans le no man’s land, la batterie désignée est à plusieurs kilomètres derrière nous vers le sud, la zone Viêt-Minh devant nous. Mais d’abord, la démonstration du commandant ! Le troisième coup est au but ou presque, c’est impeccable !

Ensuite c’est à nous les deux jeunes, de commander des tirs. Par respect pour notre chef, nous ne faisons pas mieux, mais aussi bien que lui, ce n’est pas mal quand même. Il parait satisfait. Encore deux ou trois séances et nous sommes validés !

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Les étuis d’obus après un tir

OPERATIONS EN FIN DE SAISON DES PLUIES

Nous sommes en septembre. Ce n’est pas encore la fin de la mousson d’été. Il pleut parfois très dru ; il fait chaud, il fait soif et nous ne buvons l’eau de nos bidons qu’après y avoir fait mijoter des comprimés de chlore pour éviter les amibes. La boue envahit encore pistes et rizières.

Pour l’entrainement des unités et montrer notre présence, le commandant du secteur de Vinh-Yen organise fréquemment des opérations de l à 2 jours en zone Viêt-Minh, lesquelles se déroulent pour l’essentiel sous le parapluie de l’artillerie. Deux ou trois compagnies et mon DLO y sont engagées.

Je pars avec mon radio et quatre porteurs : 2 pour le poste radio, et 2 pour les piles. Mon radio est un colosse normand à qui les postes obéissent toujours. Son principal défaut réside dans l’amour de la bière qu’il pratique au repos. Il lui faut six heures de préavis avant le départ en opération. Ensuite, il ne boit plus que de l’eau ; les porteurs sont des prisonniers ralliés. Anciens soldats du Viêt-Minh, très agiles sur les diguettes des rizières, ils semblent préférer servir avec les Français.

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Debout le radio GAUBERT

Un ou deux villages constituent l’objectif, toujours déserts et en ruines. A chaque sortie : opération bambous, nous ramenons des bambous, qui sont le matériau universel et des briques de maisons démolies pour alimenter les plates-formes des canons.

J’ai eu mon moment de gloire dès la première « opération bambou ». Nous sommes accueillis à l’entrée d’un village par les rafales d’une arme automatique ; ça ne méritait pas un tir d’artillerie. Je passe quand même un ordre de tir pour montrer mon existence, rassurer nos fantassins et mettre en valeur mon équipe. Le réglage commence par deux coups ; 1’un d’eux, probablement aidé par notre patronne Sainte-Barbe, éclate sur l’arme Viet ! Hourra ! la progression peut continuer. Les Viêts avaient accroché leur emblème dans le village, une sorte de mouchoir de poche en mauvais tissu rouge avec une étoile jaune collée de chaque côté. Le commandant de l’opération me l’offre en souvenir de l’événement. Ma réputation est désormais établie et ce chiffon rouge fait encore partie de mes objets personnels.

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