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6- Le tir à ricochet
 

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Cet article est du commandant (er) Charles Monnet, avec toutes les références souhaitées pour compléter votre information.

Le tir à ricochet

L’ingénieur militaire Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban a imaginé ce mode de tir et lui a donné avec modestie ce nom : « ... je sais bien que la réputation du ricochet est faiblement établie, parce qu’on n’en connaît pas le mérite, et que son nom qui sent un peu la polissonnerie peut lui faire du tort ; mais je n ‘en ai point trouvé de plus propre, ni qui puisse s’exprimer d’un seul mot : si quelqu’un en peut trouver un meilleur et qui l’exprime mieux, je suis prêt à m’y rendre. [1] »

Le dictionnaire de l’artillerie du colonel Cotty donne en 1822, la définition suivante du tir à ricochet [2] : « On tire à ricochets lorsqu’on fait arriver le projectile sur les points les plus près de l’objet qu’on veut battre, & qu’il parcourt ensuite en bondissant & renversant tout ce qu’il rencontre à des points éloignés. » Le dictionnaire de l’armée de terre de 1841 mentionne : « Tout boulet tiré au-dessous de 15° ricoche jusqu’à déperdition de force projectile, et jusqu’au point nommé égout [3]. »

Il n’y a pas un tir à ricochet, mais des tirs à ricochets aux finalités différentes. Ce mode de tir particulièrement destructeur et meurtrier est utilisé par les batteries de siège mais aussi par les batteries de campagne.

Les batteries de sièges

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Lors d’un siège, le tir indirect à ricochet permet en positionnant correctement les batteries, de prendre en enfilade les éléments surélevés (chemin couverts, courtine...) des ouvrages fortifiés. Vauban expérimente ce mode de tir au siège de Philippsbourg (à l’est de Landau) en 1688, lors de la guerre de la Ligue d’Augsbourg entre la France et le Saint-Empire romain germanique.
Cette méthode permet de précipiter la prise d’une place : au siège d’Ath (ville belge de la province du Hainaut) en juin 1697, Vauban prend en seulement 14 jours cette place (qu’il avait lui même fortifié).

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Le glacis entourant certains ouvrages fortifiés masque les murailles, empêchant le tir en brèche qui permet de « fracasser les murailles ». L’idée de Vauban est de faire tirer à l’intérieur des fortifications dans le prolongement des faces des ouvrages.
L’efficacité de ce tir repose sur les rebonds successifs du boulet ou de la bombe. Pour que le boulet fasse le maximum de dégâts, il doit raser le dessus du parapet, et son faible angle de chute le fait rebondir à faible hauteur, fauchant les défenseurs et brisant les affûts des canons.
Pour ce faire, la charge de poudre réduite nécessaire pour ce genre de tir, doit être déterminée grâce à des tirs de réglage, qui ne peuvent se faire que de jour. On diminue ou on augmente la charge en mesurant avec précision la quantité de poudre nécessaire, jusqu’au moment où l’on voit le boulet entrer dans l’ouvrage en effleurant le parapet. Si au cours du siège il est nécessaire de changer de poudre, il faut recommencer les essais. Il est ensuite recommandé de clouer des lambourdes [4] le long des roues de l’affût, sur la plate-forme en bois de la pièce, afin d’éviter un pivotement de la pièce, et de faire une coche pour repérer la crosse de l’affût qui recule au moment du tir. Ces précautions permettent le tir de nuit.

« Tirer une pièce de canon à ricochet, n’est autre chose que de la tirer, le canon étant chargé seulement d’une quantité de poudre suffisante pour faire aller le boulet le long des faces des pièces attaquées. Le boulet chassé de cette manière va en roulant & en bondissant, & il tue & estropie tous ceux qu’il rencontre dans la direction de son cours ; il fait beaucoup plus de désordre en allant ainsi mollement, qu’il n’en pourroit faire étant chassé avec force et raideur. [5] »

Les avantages du tir à ricochet sont :

  • une faible consommation en poudre (7 à 8 fois d’après Vauban) ;
  • il n’est pas nécessaire de mettre un bouchon de foin entre la charge et le boulet ;
    -   du fait de la charge de poudre moins importante, le tube et l’affût sont moins tourmentés ;
  • les pièces qui tirent à ricochet ont moins de recul, et les emplacements des pièces sont plus faciles à aménager.
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Une des conséquences du tir à ricochet est la modification des affûts de place. Vauban connaissant les dégâts que peut faire ce genre de tir, sur les canons et leur affûts dotés de roues importantes, préconise des affûts de place plus solides et plus compacts. Les canons de côtes et de place seront dotés d’affûts à la Vauban.

Alors que depuis cinquante ans les canons tirent à ricochets, les artilleurs envisagent ce mode de tir fait par des mortiers. Une expérimentation est menée en 1723, au polygone de l’école d’artillerie de Strasbourg. Les pièces utilisées sont des mortiers de 8 pouces (environ 21,7 cm) montés sur affûts de canon. L’inquiétude est alors, que la fusée de la bombe s’éteigne en ricochant ou en roulant, mais cela ne se produit pas, et les essais donnent entière satisfaction [6].

L’Artillerie qui veut continuer à innover dans les domaines techniques et tactiques, fait appel aux idées, aux connaissances et à l’expérience de ses officiers souvent polytechniciens. Pour ce faire, le comité d’artillerie lance en 1824, un concours d’idées sur des thèmes particuliers, dont un sur le tir à ricochet. Il s’agit de répondre aux questions suivantes : « Quels sont les différens cas de guerre dans lesquels le tir à ricochet doit être employé de préférence à celui de plein fouet ? Examiner spécialement l’état de l’instruction relativement au tir à ricochet, et indiquer les moyens les plus simples de l’améliorer... [7] ». Sept mémoires sur ce sujet sont présentés en 1825, et celui du lieutenant-colonel Lyautey [8], adjoint au commandant l’école d’artillerie de Strasbourg est trouvé remarquable, et obtient le premier prix d’un montant de 1500 francs. Le maréchal Valée, inspecteur général du service de l’artillerie, trouve ce mémoire « excellent et d’une grande utilité pour l’instruction des officiers d’artillerie ».
Lyautey codifie le tir à ricochet pour l’artillerie de siège, en établissant des tables de tir pour le tir à des distances et pour des hauteurs de parapet variables.
Le tir à ricochet sera encore réglementaire, durant la 1ère guerre mondiale, pour l’artillerie à pied dans l’attaque de places [9] .
La commission d’études pratiques du service d’artillerie dans l’attaque et la défense des places écrit, dans son instruction sur le tir de 1915 : « Dans le tir à ricochet on cherche à faire éclater au-dessus du sol, après ricochet, les obus explosifs amorcés avec retard. Ce tir permet d’atteindre du personnel abrité derrière un parapet.

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Les batteries de campagne

Cette méthode de tir est étendue à la guerre de plaine, et le tir à ricochet utilisé par les batteries de campagne est alors terriblement meurtrier : la munition en ricochant jusqu’à hauteur d’homme augmente l’espace balayé, donc la zone létale. Le tir à ricochets peut se faire avec des boulets, des obus.

Les artilleurs français ont longtemps pointé de deux façons : à la volée ( tube à 45°) et de but en blanc. Au delà de la distance de but en blanc, l’artilleur tirait à ricochet, sans règles bien précises. Il est vrai qu’il était difficile de déterminer avec exactitude la distance à laquelle se trouve l’objectif. Au 18ème siècle, pour ce mode de tir, il n’y a pas de tables de tir, mais la technique est simple :

« La meilleure manière de diriger le ricochet, est de pointer ou tirer les pièces sous un angle de 6, 7, 8, 9 &10 degrés. Alors on multiplie les bonds du boulet, qui vont depuis 15 jusqu’à 20 & 25. Sous ces angles les boulets ne s’élèvent que très-peu, & ils s’étendent dans la campagne jusqu’à la distance de quatre ou cinq cens toises en terrein uni, ou quand il ne se rencontre point d’obstacle qui les arrête dans leur mouvement. [10] »

Dans son mémoire écrit en 1825, le lieutenant-colonel Lyautey aborde l’artillerie de siège, mais aussi l’emploi du tir à ricochet lors de la guerre de campagne. Il écrit : « Ce tir est celui qui a le plus d’action sur les colonnes profondes...L’obus sera principalement alors d’une grande utilité, parce qu’ayant moins de vitesse initiale que le boulet, il parcourt le terrain par des bonds plus multipliés et plus rapprochés. C’est ce projectile, qui ira trouver l’ennemi dans les villages, derrière les abris et les plis de terrain, dont il cherche à se couvrir. » Son mémoire, particulièrement remarqué, va avoir des conséquences sur l’instruction et sur les munitions employées.

En 1838, Piobert recommande de tirer à ricochet, des obus (encore sphériques) sous un angle de 1° sur un objectif situé entre de 900 et 1600 mètres.

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L’école royale d’artillerie inclut en 1826, dans son cours de balistique, la théorie du ricochet : Relations entre les charges, les angles de départ, la nature du sol, les longueurs des premier, deuxième bonds, etc., et la portée totale. - Ricochet mou ; - ricochet tendu ; - ricochet sur les eaux. - Limite des angles sous lequel il peut être produit.

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Si durant le XIXème siècle ce mode de tir est toujours mis en œuvre, sa finalité est différente : parfois l’artilleur n’avait pas d’autre choix que de tirer à ricochet, et ce pour palier une limitation technique. Le canon de 4 Mle 1858 par exemple, destiné à l’artillerie de campagne, tire des obus oblongs équipés soit de la fusée percutante Demarest (première fusée percutante française), soit d’une fusée, destinée au tir fusant. Cette dernière ne se règle que sur deux durées, correspondantes approximativement aux distances de 1500 et 3000 mètres. Pour tirer aux distances intermédiaires, l’artilleur doit tirer à ricochet. A chaque ricochet (et selon la nature du terrain), l’obus perd une partie de sa vitesse, et l’artilleur peut alors espérer que l’obus, suffisamment ralenti, éclate à l’endroit voulu [11].

Le lieutenant-colonel Baquet adresse, en juillet 1905, une note au comité d’artillerie, dans laquelle il propose entre autres le tir à ricochet à charge pleine des obus explosifs du canon de 75 mm. Sa proposition est retenue par le président de la commission [12].

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Pour le tir à ricochet par le canon de 75 mm, les obus explosifs sont équipés d’un retard de 0,05 sec. Lorsque le projectile est tiré de façon à avoir un angle de chute inférieur à 15°, il effleure plus ou moins profondément le sol (selon sa nature) et ricoche. Le léger retard permet de le faire éclater à l’air libre, à une hauteur moyenne de 2 à 4 mètres au dessus du sol, et à environ 15 mètres au delà de la souille [13]. C’est surtout l’action des éclats qui donne à l’obus son efficacité [14].

En 1910, le Comité d’artillerie met à l’étude des obus simili-explosifs pour l’instruction du tir à ricochets lors de écoles à feu [15].

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L’artilleur doit pouvoir tirer lorsque l’objectif est sur un terrain en pente. Pour l’obus de 75 mm Mle 1900, tiré avec la charge normale, les distances pratiques pour le tir à ricochet sont données par l’instruction sur le tir de 1917, dans le tableau ci-contre. Le tir à ricochet pratiqué dans ces conditions, devait demander une certaine expérience et une bonne préparation du tir.
Il est admis de pouvoir tirer à ricochet des obus en acier de 105 mm en terrain horizontal jusqu’à 7000 mètres [16].
Seuls les projectiles en acier peuvent être tirés, car ceux en fonte se brisent souvent à l’impact sur le sol.

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Lorsque l’artillerie française met en œuvre les fusées de guerre, c’est tout naturellement que ce genre de type est parfois utilisé pour les fusées à grenades, à balles ou explosives contre l’infanterie ou la cavalerie.

La méthode la plus simple pour un tir dit rasant ou par ricochets est de poser la fusée au sol, en direction de la cible ou de la zone. Ce mode de tir ne peut être utilisé que pour les fusées dites de campagne.
Cette méthode est incertaine, car si la fusée rencontre un obstacle, elle peut être déviée et partir dans une direction dangereuse pour les troupes amies. C’est pourquoi il est préférable d’utiliser cette méthode de tir que pour de courtes distances ; de plus le frottement de la fusée sur le sol diminue la portée [17].

Après les essais faits à La Fère en janvier 1834, le tir par ricochets et reconnu comme efficace. En 1853, la Commission d’artillerie admet que le tir à terre est incertain et irrégulier, et qu’il ne peut servir que pour une embuscade. L’aide-mémoire [18], à l’usage des officiers d’artillerie de 1864, explique que lorsque le but n’est pas très éloigné, et que le terrain est uni et dur, sur 100 à 150 mètres (si le terrain est mou, la fusée peut se ficher dans le sol et il n’y a pas de rebond), on peut tirer des fusées à obus.

La figure ci-contre montre un fuséen [19] anglais tirant une salve (ou volée) de fusées posées à terre, et qui sont reliées entre elles par une mèche à combustion rapide.

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Afin d’avoir une portée légèrement plus importante, on peut utiliser une baguette (ou tringle) portant des encoches, pour recevoir la tête des fusées et les bloquer. Cela permet d’élever légèrement le tir, surtout si devant la zone de tir il y a une profonde dépression ou un ravin. Par exemple, pour une fusée de calibre 5 cm, le premier point de chute est à environ 10 m pour une élévation de 5° et la portée est de 1000 mètres. La baguette se casse souvent au premier rebond [20]. Cette méthode est bien sur peu précise et n’est utilisée que si les surfaces à traiter sont importantes.

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[1] Source : « Traité des sièges et de l’attaque des places » par le maréchal Vauban publié par Augoyat 1704.

[2] On trouve les deux expressions : tir à ricochets et tir à ricochet. C’est la seconde qui est la plus courante.

[3] Source : « Dictionnaire de l’armée de terre » Volume VIII par le général Bardin 1841.

[4] Longue pièce de bois équarrie.

[5] Source : « Elémens de la guerre des sièges - L’Artillerie raisonnée » par Le Blond 1776.

[6] Source : « Œuvres diverses de M. Bélidor concernant l’artillerie et le génie - Nouvelle théorie du jet des bombes » chez Jombert libraire 1754. Si la fusée de la bombe est à composition lente, 1 bombe sur 8 ou 9 n’explose pas (source : Traité d’artillerie théorique et pratique par G. Piobert 1838).

[7] Source : « Mémorial de l’Artillerie » N° I par le Comité de l’Artillerie 1826.

[8] Hubert Joseph Lyautey, polytechnicien et artilleur, commande le 12ème RA en 1834, en 1840 il est maréchal de camp et commande l’artillerie de l’armée d’Afrique. Il est promu général de division en 1848. Il a été membre du Comité de l’artillerie et grand-père du maréchal Hubert Lyautey.

[9] En 1922 l’artillerie française dispose encore d’une artillerie de siège et de place (canons de 155 L et 120 L sur affût de siège et place, de 155 court sur affût Mle 1881, de mortier de 220 sur affût Mle 1880 et de canons de 95, 90 et de 80 sur affût de siège et place et sur affût de campagne).

[10] Source : « L’artillerie raisonnée » par Le Blond maître de Mathématique des Enfans de France 1761.

[11] Source : « Cours d’artillerie - Historique de l’artillerie de l’origine à 1914 » par le capitaine Leroy - École militaire de l’Artillerie avril 1922.

[12] Source : « L’artillerie de terre en France pendant un siècle » Tome second par le général J. Challéat 1935.

[13] L’obus ricoche sur le sol en traçant une souille.

[14] Source : « Instruction sur le tir d’artillerie - Premier fascicule » 1917.

[15] Source : « L’artillerie de terre en France pendant un siècle » Tome second par le général J. Challéat 1935.

[16] Source : « Instruction sur le tir d’artillerie - Premier fascicule » 1917.

[17] Lors des essais de La Fère en 1834, les fusées tirées de cette façon ne vont pas à plus de 600 à 700 mètres.

[18] Source : « Aide-mémoire portatif de campagne à l’usage des officiers d’artillerie » Vve Breger-Levrault 1864.

[19] Fuséen : artilleur spécialisé dans le tir des fusées à la Congrève, appelées aussi fusées de guerre.

[20] Source : « Cours abrégé d’artifices » Vve Levrault 1850.


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