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4- Le tir à boulets rouges
 

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Cet article est du commandant (er) Charles Monnet, avec toutes les références souhaitées pour compléter votre information.

Le tir à boulets rouges

Le tir à boulets rouges est un procédé permettant d’incendier une ville assiégée, des magasins à poudre ou des navires.

Ce mode de tir était surtout employé par les batteries des côtes. Cette méthode aurait été utilisée pour la première fois par les Polonais qui assiégeaient Dantzig en 1577 ; pour d’autres c’est au siège de Stralsund en 1675 que l’Electeur de Brandbourg emploie cette technique de tir.

Après en avoir vu les effets lors du siège de Toulon [1], Napoléon fait adopter ce mode de tir pour les batteries côtières en 1793.

Tous les artilleurs ne sont pas familiers avec ce genre de tir, et Napoléon, lors de la campagne d’Egypte, écrit du Caire à Kléber, le 18 fructidor an VI (4 septembre 1798) :

« Faites faire tous les jours, par les différents détachements d’artillerie, l’exercice à boulets rouges. La plupart de nos canonniers, même de nos officiers, ont peu l’occasion de tirer à boulets rouges [2]. »

Ce mode de tir n’est pas exempt de dangers et Napoléon 1er écrivait [3] :

« Le service du tir à boulets rouges est par lui-même dangereux, pénible et difficile ; les canonniers y répugnent tellement, que, pour peu qu’il y ait encore d’autres dangers, ils y renoncent, et ne tirent qu’à boulets froids. »

Technique du tir

Le boulet rouge est un boulet que l’on fait chauffer dans un gril (ou four) particulier jusqu’à ce qu’il ait la couleur rouge cerise clair.

Pour tirer, le canon reçoit sa charge de poudre dans une gargousse. Celle-ci, afin d’éviter des accidents (déchirure laissant échapper de la poudre), n’est pas en papier, mais en demi-carton ou en parchemin. Il est même recommandé par sécurité, de placer deux gargousses l’une dans l’autre.

Puis le canonnier ajoute un bouchon de foin sec, et un bouchon de foin trempé pendant 12 à 15 minutes dans de l’eau, afin d’éviter éviter l’inflammation de la poudre. A l’aide d’une cuiller (ou bague), le boulet rouge est glissé dans le canon, un second bouchon de foin humide est placé sur le boulet. Des que celui-ci entre en contact avec le foin humide, un sifflement se produit, indiquant au canonnier que c’est le moment de tirer.

Afin de faciliter le chargement et d’éviter que le boulet ne roule à l’extérieur du tube, le canon est toujours pointé au dessus de l’horizon et la charge de poudre est diminuée. En chauffant le boulet celui-ci se dilate, mais le vent [4] du boulet est suffisant pour ne pas gêner le tir.

A la suite d’essais effectués à Cherbourg, en 1785, les bouchons de foin peuvent être remplacés par des bouchons de terre glaise humide [5].

Les charges de poudre ne doivent pas être trop importantes (1/4 ou 1/3 du poids du boulet) car le boulet ne doit pas traverser les parois d’un navire, mais s’y loger (il faut un peu de temps pour que le bois s’enflamme).

La chaleur du boulet accentue l’échauffement du canon et dans ses directives du 28 août 1798, lors de la campagne d’Egypte, Napoléon demande que les canons qui tirent à boulets rouges soient refroidis à chaque coup avec de l’eau, et avec du vinaigre tous les cinq coups, puis que tous les trois coups on tire un boulet à froid pour faire reposer la pièce [6].

Le recul du tir à boulets rouges est plus important que celui à boulets froids à cause des bouchons (c’est avec les bouchons de glaise que le recul est le plus grand) [7].

Concernant la défense des côtes, tous les artilleurs ne sont pas partisans du tir à boulets rouges car :

  • la construction et l’entretien des fours à rougir les boulets sont onéreux :
  • il est difficile d’avoir des boulets rouges prêts à être tirer, lorsque l’ennemi surgit à l’improviste ;
  • l’emplacement des batteries est révélé par la fumée émise par le four ;
  • les canonniers considèrent ce procédé dangereux.

Dès 1802, le Comité de l’artillerie propose de remplacer les boulets rouges par des boulets creux. En effet de nombreux artilleurs préfèrent les boulets incendiaires ou les obus, malgré leurs défauts (portée et précision moindres, ensabotage nécessaire pour les boulets incendiaires...) [8].

Les moyens pour rougir les boulets

Au début les boulets sont rougis sur des grils et dès les expérimentations de Cherbourg en 1785, des fours sont utilisés pour les batteries de côtes.

Les outils utilisés sont :

  • les tenailles qui permettent de ramasser les boulets rouges tombés à terre ;
  • la cuiller ou bague à un ou deux manches qui sert à transporter le boulet rouge du four jusqu’au canon.
(JPG)

Les grils ordinaires à chauffer les boulets

Si les grils en fer de campagne sont démontables et facilement transportables, ceux pour les sièges ou la défense des places ne se démontent pas. Lors de la campagne d’Egypte il y a un gril pour trois pièces.

L’utilisation du gril est assez simple : il est posé dans d’une excavation d’environ 30 centimètres de profondeur (1 pied) dans laquelle on fait un feu de charbon de terre. Au-dessus une voûte est formée avec des arceaux de fer plat et des plaques de gazon. Ces grils s’ils sont peu coûteux et faciles d’utilisation ont un défaut : les boulets sont lents à chauffer (plus de 2 heures pour rougir un boulet de 36) et ils n’atteignent pas toujours la température souhaitée.

Il existe au début du XIXème siècle trois types de grils ordinaires à chauffer les boulets de 24 et 16 livres, pour ceux de 12 et 8 livres et pour ceux de 4 livres.

Type de grils pour des boulets de 24/16 livres12/8 livres4 livres
Nbre de boulets pouvant être simultanément rougis 18/2132/3640

Ces tirs à boulets rouges sont très souvent employés lors de siège et occasionnent des dégâts importants.

Le maréchal de Villeroy, qui commande l’armée des Flandres, détruit partiellement le 13 août 1695, la ville de Bruxelles (1/3 de la ville est détruite) en lançant des bombes et 12 000 boulets rouges.

Lors des différentes campagnes napoléoniennes, l’artillerie française utilise régulièrement le tir à boulets rouges, lors des sièges de Magdeburg en 1806, de Cadix en 1811, de Hambourg en 1813...

En 1836 l’aide mémoire à l’usage des officiers d’artillerie préconise, pour le bombardement d’une place, d’employer les boulets rouges.

Pour certains auteurs, lors de la bataille d’Austerlitz, Napoléon aurait fait tirer à boulets rouges sur cinq ou six mille Russes en déroute qui traversaient le lac Satschan, occasionnant des pertes considérables. Cela semble fortement improbable, car il faut faire rougir des boulets sur un gril alors que l’hiver est là et que la bataille n’est pas statique. D’ailleurs, le général Baron de Marbot présent à cette bataille, mentionne simplement dans ses mémoires, que l’artillerie de la Garde tire des boulets sur la glace.

Ce mode de tir semble abandonné mais en 1855, lors du siège de Sébastopol, le batterie 1 bis chargée de tirer sur le flotte russe et sur la ville, tire à boulets rouges, grâce à un four portatif prêté par les Anglais [9]. Ce mode de tir cesse quand une bombe détruit le four.

Les fours à réverbère [10]

Le capitaine Buonaparte, alors à Nice où se trouve la portion principale du 4ème régiment d’artillerie, est chargé par le général Jean Du Teil, commandant l’artillerie de l’armée des Alpes, de mettre en place et d’approvisionner les batteries de la côte. Le 3 juillet 1793 il écrit à Bouchotte, ministre de la Guerre :

« Citoyen Ministre, nous n’avons pas encore l’usage, dans l’artillerie, d’établir des fours à réverbère près des batteries de côte ; nous nous contentions d’une simple grille avec soufflet de forge. Mais l’avantage des fours à réverbère étant généralement connu, le général Duteil me charge de vous demander un modèle avec les profils, afin que nous soyons dans le cas d’en construire sur nôtre côte et de brûler les navires des despotes [11]. »

Il demande aussi à Rhodes de Barras, directeur de l’arsenal de Toulon, ces plans. Les plans lui sont envoyés le 15 juillet par Dupin adjoint du Ministre.

A l’automne 1794, des essais sont effectués à Nice afin de déterminer la meilleure méthode pour chauffer des boulets dans un four à réverbère.

Les batteries côtières sur les côtes de la Méditerranée, des Bouches du Rhône jusqu’à Savone (Italie) [12], disposent en 1794 de fours à réverbère de type Meusnier, plus efficaces que les grils. Ils permettent de chauffer les boulets à 800 - 900 degrés. Il y eu plusieurs types de fours qui apparaissent sur ce site .

(JPG)

Il faut un four pour fournir les boulets rouges à 12 canons. Le temps nécessaire à la préparation du four à réverbère et sa montée en température est d’une heure, et 30 à 35 minutes sont nécessaires pour faire rougir un boulet de 36 de batterie de côtes. Pour le four à réverbère, il faut 300 kg de charbon (ou 0,6 m3 de bois blanc) pour le monter en température, et 6 kg par heure pour entretenir celle-ci.

Afin de mettre en œuvre un four à réverbère, une équipe composée de cinq hommes est nécessaire (en dehors des canonniers qui approvisionnent en bois ou charbon et boulets) :

  • un chef de feu : c’est lui qui fait sortir les boulets du four en choisissant toujours le plus rouge. Il fait recharger en bois si nécessaire et en boulets ;
  • un tiseur : il prépare le feu et l’entretient ;
  • un décrasseur : lorsque le boulet est resté trop longtemps dans le four, il s’encrasse. Le décrasseur est chargé de le nettoyer, en le faisant rouler plusieurs fois dans une pierre à décrasser ;
  • deux servants : le 1er servant à la responsabilité de charger le four en boulets, qui doit toujours être au 2/3 de sa capacité (sauf en fin de tir). Il avertit le chef de feu lorsque des canonniers se présentent avec leur cuiller, pour prendre un boulet rouge. Le 2ème servant approche les boulets froids pour le 1er servant. Il est chargé de maintenir deux pouces d’eau dans le cendrier du foyer, et de retirer les cendres éteintes.

Lors de la campagne d’Égypte, Napoléon met en place des batteries pour défendre les ports et l’embouchure du Nil, mais, pragmatique, il écrit au général Kléber :

« Il est inutile de faire des fours à réverbère ; pour bien les faire, il faut une grande dépense de fer, et, pour peu qu’ils soient mal faits, la chaleur les fait fendre, et ils ne sont plus d’aucun usage. Un bon gril enfoncé d’un pied en terre et environné de briques ou de terre est aussi bon et ne coûte ni peines ni dépenses à faire. »

Conclusion

C’est en 1843, que la commission mixte d’armement des côtes de la Corse et des îles demande [13] la suppression du tir à boulets rouges, car elle estime que les munitions des obusiers sont plus faciles d’emploi et plus efficaces. Les fusées de guerre incendiaires et les obus explosifs remplaceront avantageusement les boulets incendiaires.

[1] Avec six pièces, son artillerie incendie trois navires, et oblige l’escadre anglaise à évacuer la Grande rade.

[2] Source : « Correspondance de Napoléon 1er publiée par ordre de Napoléon III » Tome quatrième 1860

[3] Source : « Mémoires pour servir à l’histoire de France sous le règne de Napoléon » par le général Gaspard Gourgaud et le général Charles - Tristan Montholon Tome VI 1830.

[4] Le diamètre d’un boulet est un peu plus petit que celui de l’âme de la pièce, afin d’y pouvoir entrer librement ; la petite différence qui existe entre ces deux diamètres s’appelle le vent du boulet.

[5] Source : « Aide-mémoire à l’usage des officiers d’artillerie de France » par le général Gassendi T 2 1809.

[6] Source : « Correspondance de Napoléon Ier publiée par ordre de Napoléon III » Tome quatrième 1860.

[7] Cela a une incidence sur la profondeur des plateformes à aménager pour les pièces.

[8] Source : « Traité théorique et pratique de la construction des batteries » par J. Ravichio de Peretsdorf maréchal de camp honoraire et A.P.F. Nancy chef de bataillon d’artillerie et polytechnicien 1826.

[9] Source : « Guerre d’Orient Siège de Sébastopol » T 2 Historique du service de l’artillerie 1859.

[10] Le four est à réverbère car la chaleur est réfléchie par la voûte du tunnel du four. Il a été conçu par le général Meusnier du Génie. Le foyer est parfois latéral par rapport au tunnel de chauffe.

[11] Source : « Correspondance de Napoléon Ier publiée par ordre de Napoléon III » Tome premier 1858.

[12] Il reste sur les îles de Lérins les vestiges de 4 fours et 5 en Bretagne : voir cet article.

[13] Source : « Mémoire sur la défense des frontières maritimes de la France » Imprimerie Nationale 1848.


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