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2- Mise en oeuvre et exploitation des matériels d’écoute
 

Mise en œuvre d’un matériel d’écoute

Avant la mise en œuvre d’un matériel, l’équipe doit procéder à des opérations préliminaires souvent communes à tous les matériels. Parmi celles-ci, une est spécifique : les réglages acoustiques en direction et en hauteur. Cette opération est nécessaire parce que le matériel peut avoir un décalage entre l’axe mécanique et l’axe d’écoute, mais aussi à cause de la dissymétrie auditive de l’écouteur. Ces pointages acoustiques de réglage doivent donc être effectués par l’écouteur intéressé.

Planchette d’écoute à oreilles nues [1]

La planchette Fulcrand, en dotation au niveau d’un projecteur d’accompagnement de la section de projecteurs d’artillerie [2], permet de mettre en direction celui-ci avant son allumage. L’équipe est composée d’un écouteur et d’un lecteur. Pour ce faire l’opérateur appelé écouteur se place à l’intérieur, entre les brancards de la cage, qu’il oriente en azimut, en direction de l’avion. Au top de l’écouteur, le lecteur lit l’azimut sur un plateau gradué. Un peigne de lecture permet d’apporter une correction (approximative) en fonction de sa vitesse de déplacement angulaire et de son sens de déplacement. Grâce à cette correction, le lecteur obtient l’azimut « vrai » de l’avion, et non l’azimut de l’avion entendu. L’écouteur détermine ensuite le site, en orientant l’alidade en direction du site supposé. Au top, le lecteur lit le site grâce à un autre peigne de corrections, et transmet les éléments à l’équipe du projecteur qui oriente celui-ci avant de l’allumer.

Le plateau gradué donne l’azimut en millièmes et en grades, et le secteur de site est gradué en degrés et en grades.

Il faut, pour orienter la planchette, placer une source sonore à distance, et relever son azimut. Le lecteur doit alors effectuer un nombre pair de pointés acoustiques (6 minimum). Le chef d’équipe note les valeurs et en fait la moyenne. C’est cette valeur moyenne qui est affichée sur la couronne d’azimut. Un pointé de contrôle est effectué.

Un écouteur entraîné peut déterminer le gisement d’une source sonore avec une précision de 20 à 30 décigrades (environ 30 à 50 millièmes). Pour la détermination du site, la précision n’est que de 3 à 4 grades près. Un dispositif d’éclairage permet le travail de nuit.

Sitémètre [3]

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Dans la section de projecteurs, un sitémètre est associé à un projecteur-guide. L’équipe d’écoute est constituée de :

  • un adjudant extrapolateur (c’est l’adjoint au chef de section de projecteurs) ;
  • un brigadier adjoint altimétreur ;
    -   deux écouteurs ;
    -   un lecteur ;
    -   un conducteur.

L’équipe est renforcée par deux servants du projecteur guide, qui ont alors les fonctions de traceur de route et de chronométreur.

Lorsque le sitémètre est en poursuite, le chronométreur est chargé de donner un top régulier (toutes les dix secondes) au lecteur.

Le lecteur a un rôle particulier puisqu’il doit être formé à l’écoute à l’oreille nue, afin de pouvoir redresser le cas échéant des erreurs grossières que les écouteurs pourraient faire. C’est lui qui effectue le pointage initial en direction de l’azimut supposé de la menace.

L’adjudant extrapolateur détermine les éléments de pointage sur l’avion futur que le traceur de route reporte sur un graphique des cotangentes. Les éléments sont transmis à l’équipe du projecteur qui oriente celui-ci avant de l’allumer.

La procédure d’orientation du sitémètre est identique à celle de la planchette Fulcrand.

Remorques d’écoute de type B.B.T. et S [4].

En 1939, les remorques d’écoute de type B.B.T. et S. sont servies par une équipe composée de :

  • 1 maréchal des logis chef d’équipe ;
  • 1 brigadier sous-chef d’équipe ;
  • 2 écouteurs (1 en direction et 1 en hauteur) ;
  • 2 lecteurs (1 de gisement et 1 de site) ;
  • 2 conducteurs pour le tracteur.

Les deux servants lecteurs peuvent être aussi écouteurs.

Après l’orientation de la remorque, le chef d’équipe fait procéder aux réglages sur une « mire sonore ». Un klaxon électrique est positionné entre 200 et 500 mètres de la remorque d’écoute, et dans la direction d’où vient le vent moyen au sol (ou à l’opposé). Placé sur un piquet, son altitude doit être plus élevée que celle de la remorque. Dix pointés acoustiques en gisement sont effectués successivement. Le chef d’équipe moyenne les résultats, et fait afficher cette valeur sur la couronne de gisement. La même procédure est effectuée pour le site. Dix pointés supplémentaires sont effectués en gisement et en site afin de confirmer le réglage.

Exploitation des données des appareils d’écoute par l’artillerie antiaérienne

Les pointés acoustiques sont bien moins précis que des pointés optiques, car le signal sonore reçu par l’appareil d’écoute vient d’un point de l’espace (avion entendu) que l’aéronef n’occupe plus, à l’instant où l’observateur perçoit le signal, puisqu’il se déplace. Un avion qui vole (à cette époque) à 150 km/h, et qui se trouve à 4 km, est entendu 12 secondes plus tard mais il s’est déplacé entre-temps de près de 500 m. La préparation d’un tir anti-aérien [5] se décompose de la façon suivante [6] :

  • mesure de la position actuelle de l’avion et de son cap ;
  • calcul de la position de l’avion au moment où le coup éclatera ;
  • calcul des éléments de tir (azimut et inclinaison du tube, évent ou distance de débouchage).
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L’artilleur antiaérien doit donc extrapoler la position actuelle théorique, à partir des éléments donnés par le matériel d’écoute, et tirer en direction du point où l’obus est censé rencontrer l’avion futur. Il doit donc prendre en compte le temps écoulé entre le moment de la détection de la menace et le moment du tir (dont le tempage de la fusée), tout en supposant que la vitesse de l’avion est constante, et que sa trajectoire est rectiligne.

Une station d’écoute, contrairement à un télémètre donne une direction et non un point. Si une même station donne deux fois l’azimut et site de l’avion, on obtient sa route ; si une deuxième station donne le site de l’avion, on a par recoupement une altitude. Un procédé simple appelé altimètre de nuit est conçu. Sur une table en bois, les positions des stations d’écoute sont matérialisées. Des baguettes d’aluminium graduées à la même échelle représentent les pointages et sont positionnées en azimut et en site. L’endroit ou les baguettes des pointages des deux stations se croisent, représente l’altitude de l’avion passé. Les télésitémètres, et surtout les paraboloïdes, vont permettre de tracer la route de l’avion entendu, de façon à pouvoir définir, par extrapolation, la position de l’avion futur sur laquelle l’artilleur sol-air va pointer un projecteur (méthode du tracé de route).

L’avion est vu, et on exécute alors un tir de jour grâce à des pointages optiques. Il peut aussi sans le voir, tirer au son (tir indirect au son). L’éclairage de l’objectif par les projecteurs va aussi permettre l’intervention des chasseurs de nuit.

Dans le cadre de la défense contre les aéronefs, le C.R.P. déploie des unités de tir équipées d’un paraboloïde, qui prépositionne 1 projecteur maître (les 2 autres projecteurs encadrent son faisceau), mais aussi des secteurs d’écoute selon le dispositif ci-dessous [7].

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Dans le dispositif d’une unité de tir, on notera la position du paraboloïde à l’arrière, près des projecteurs.

Dans un secteur d’écoute du C.R.P., 20 sections (théoriquement) sont en position, à 4 km les une des autres. Du fait de leurs possibilités de réception, un aéronef sera systématiquement entendu par au moins deux stations, confirmant réciproquement les éléments donnés par les matériels d’écoute. L’artilleur sol-air utilise la méthode de recoupements horizontaux qui n’est utilisée que pour le renseignement ou le tir de nuit.

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Le P.C. peut recevoir les pointés acoustiques des 20 postes d’écoute. Ceux-ci sont matérialisés sur une planche de recoupement, positionnée verticalement. Sur chaque position de poste d’écoute est fixé un cercle d’azimut et une alidade. Le gradé de la table de recoupement reçoit les indications d’azimut par les stations qui ont entendu la menace aérienne, et positionne en conséquence les alidades correspondantes. Il ne garde que les données des deux postes qui donnent des indications proches, et désigne le poste d’écoute le mieux placé pour donner le site de l’avion. Grâce à un abaque, il transforme le site et la distance horizontale en altitude. Ces informations sont alors transmises à un groupe de projecteurs, ou à des postes de tir. Les données permettent aussi le tracé de la route suivi par l’objectif et d’en déduire la route future : c’est la méthode du tracé de route.

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Juste après la guerre, la procédure évolue légèrement. Dans son fascicule sur l’utilisation des données de l’écoute [8], le capitaine Germain décrit la marche à suivre. La méthode permet de tracer la projection verticale de la route de l’objectif aérien sur une carte. Elle nécessite au minimum trois postes d’écoute en mesure de donner l’azimut et le site.

Au central de recoupement, où arrivent par liaisons téléphoniques les données des postes d’écoute, une carte est positionnée et orientée sur la table de recoupement horizontale. Chaque poste d’écoute est repéré sur cette carte par un cercle d’azimut gradué et orienté, doté d’une alidade gradué en distance.

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A intervalles réguliers, les postes d’écoute envoient le site et l’azimut de l’avion entendu. L’opérateur positionne les alidades des stations qui ont entendues l’objectif, déterminant soit une position, soit une zone. En effet, les stations ne sont pas forcément toutes à la même distance de l’avion entendu, et les ondes sonores reçues au même moment proviennent de positions différentes de l’aéronef. Si les alidades de deux stations se coupent à une même distance et si le site est identique, c’est le même avion qui est entendu et le recoupement est correct. Si trois alidades déterminent une zone, on peut déduire qu’un ou plusieurs avions sont passés dans cette zone. Le tracé qui rejoint les recoupements corrects doit passer par les zones.

Si l’on compare pour un même avion les routes déterminées par pointées optiques et acoustiques, on se rend facilement compte qu’il y a parfois des pointés erronés. Malgré ces erreurs, la route de l’avion peut être facilement déterminée. Il ne reste plus qu’à déterminer la vitesse, en utilisant le temps écoulé entre deux recoupements corrects, et l’altitude grâce au site et à la distance horizontale de l’objectif. Les éléments de tir de la position future sont alors calculés en tenant compte du temps mort de manœuvre, et de la durée de trajet du projectile.

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On peut facilement comprendre que le tir de nuit au son est efficacement dissuasif, mais peu destructeur : en 1918 sur les 483 avions ennemis attaquant Paris, seuls 37 survolent la ville et 13 sont abattus.

L’instruction provisoire sur le tir de l’artillerie de D.C.A. de 1939, donne l’organisation d’une batterie de tir dotée de 75 C.A. (cf. annexe) et montre que le tir antiaérien sur avion entendu est devenu plus scientifique. Du fait de la vitesse plus élevée des avions, les moyens d’écoute sont positionnés au maximum à 8 km des pièces ou à 5 km si l’on veut pouvoir tirer sur des avions volant à 1000 mètres d’altitude. Les appareils d’écoute doivent être séparés de 3 à 5 km.

La figure de l’annexe montre que les liaisons téléphoniques, avec les batteries voisines, le groupe, et entre les différents opérateurs des matériels et pièces, sont indispensables. Le déroulement d’une séquence de tir, de la localisation de l’avion ennemi jusqu’au tir implique de nombreux personnels ayant tous une tâche bien spécifique. Le colonel Pagésy constate en 1929 que « les outils de la D.C.A sont compliqués, mais leur maniement est simple. » Les artilleurs antiaériens ont obtenu cette simplicité en décomposant les opérations compliquées, en opérations simples nécessitant de nombreux personnels, mais aussi en remplaçant l’homme par des machines [9]. Ce principe de simplification des tâches se confirmera jusqu’à nos jours, surtout grâce à l’automatisation poussée de la séquence de tir.

La séquence simplifiée est la suivante :

  • les écouteurs de l’appareil d’écoute suivent la menace aérienne et les éléments de l’avion entendu sont transmis à l’équipe du correcteur d’écoute ;
  • les données sont entrées dans un correcteur d’écoute, qui effectue la correction parallaxe et détermine la position géographique supposée réelle de l’avion, et l’information est envoyée au poste optique Mle 1934 [10] ;
  • les éléments vont permettre d’assurer le prépointage de la lunette du poste optique. Si celui localise la menace, on est alors dans le cas de l’avion vu et les coordonnées sont plus précises. Dans le cas contraire , l’avion est seulement entendu, et le poste optique retransmet au P.C. de tir, par câble de télétransmission, les éléments reçus du correcteur d’écoute qui vont permettre le tracé de route, et l’élaboration des éléments de tir envoyés aux pièces ;
  • malgré ces « calculateurs » le repérage acoustique qui permet le tracé de route est peu précis. Afin de pouvoir détruire l’aéronef ennemi malgré cette imprécision, il faut que les quatre pièces de la batterie battent un volume autour du point futur calculé. Chaque pièce tire alors deux rafales de trois coups, afin que chaque éclatement soit au maximum à 200 mètres les uns des autres. Pour ce faire les pièces tirent à deux inclinaisons différentes, trois coups échelonnés de 200 mètres en distance débouchoir créant ainsi un volume de feu important.

[1] Source : « Règlement de manœuvre de l’artillerie - Titre VII Projecteurs - Défense Contre Aéronefs » 1932.

[2] En 1932, la section de projecteurs dispose : d’un projecteur-guide et de trois projecteurs d’accompagnement ; ou de deux projecteurs-guide et de deux projecteurs d’accompagnement.

[3] Source : ibid.

[4] 46

[5] Le colonel Pagésy disait qu’un tir antiaérien ne se règle pas, mais se prépare.

[6] Source : « La défense du pays contre le danger aérien » par le lieutenant-colonel Vauthier dans la « Revue militaire française » janvier 1930.

[7] Source : « Organisation de la Défense Contre Aéronefs du Camp Retranché de Paris 1914 - 1918 » novembre 1918.

[8] Source : « D.C.A. de nuit - Utilisation des données de l’écoute - Méthodes des recoupements horizontaux » par le capitaine Germain janvier 1929. Lithographie du « Cours Pratique de Défense contre Aéronefs ».

[9] Source : « Tirs contre avions et D.C.A. » par le colonel Pagésy dans la « Revue Militaire Française » Tome quinzième avril - juin 1925.

[10] La lunette de ce poste, adaptée à la recherche nocturne, a été conçue par le Service Géographique de l’Armée.


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