Histoire de l’Artillerie, subdivisions et composantes. > 2- Histoire des composantes de l’artillerie > L’artillerie Parachutiste >
Tacaud : la première OPEX, en 1978 ; l’épopée de la Batterie Litique.
 

Retour

"En un peu plus d’une semaine (de la mise en alerte au camp de Canjuers, le dimanche 16 avril en fin de soirée, à l’engagement sur Salal, le mardi 25 avril à l’aube), la 1°Batterie (du 35è RAP) avait écrit une petite page de l’histoire de l’artillerie parachutiste, petite mais ô combien symbolique de la reprise de nos engagements opérationnels renaissant en 1978 avec le déclenchement de l’opération du 2° REP sur Kolvesi, et la participation massive de nos unités dans l’action de la FINUL au Liban."

Ce texte est extrait de la conclusion de l’opuscule du capitaine Bernard Litique, dont le texte complet peut être consulté au paragraphe 46, du blog de Yves Cadiou, qui, alors capitaine, commandait la 1ère compagnie du 3è RIMa ( la "Première du Grand Trois"). Dans ce document [1] assez complet de l’opération Tacaud, on trouve aussi d’autres témoignages, dont celui de l’adjoint du capitaine Litique, le lieutenant Daniel Hachin.

 [2]

Le cadre de l’action

Au moment de l’intervention Tacaud, le Tchad [3] est dirigé par le Général Malloum. Il fait face à une rébellion partie du nord, dirigée par Hissène Habrè, soutenue encore discrètement par la Libye du Général Khadafi.

Une colonne rebelle s’est mise en route depuis Faya-Largeau en direction du sud ; elle a été interceptée par un escadron du RICM, commandé par le Capitaine Clert à hauteur de Salal, petit village situé à moins de 200 km au nord de Moussoro. C’est dans le but de contrer cette progression en direction de la capitale N’Djaména que le détachement Tacaud doit être renforcé.

(JPG)

Le détachement français de Moussoro, commandé par le Lieutenant-colonel Kaiser, comprend : un escadron du RICM en instance de redéploiement vers l’est du Tchad ; un gros escadron du 1°REC à 19 AML canon, commandé par le Capitaine Ivanoff ; une compagnie du 3°RIMa, commandée par le Capitaine Cazala ; (ces deux unités sont déjà déployées en couverture au nord de Moussoro) ; un élément ALAT (2 Alouette III), commandé par le Capitaine Dalaudière ; et une section de tir de mortiers de 120mm modèle 1938 russes, armée par du personnel français en coopération.

Le volume des forces rebelles est indéterminé et évalué à quelques centaines d’hommes, équipés de nombreuses armes de petit calibre (AK 47), anti-chars (RPG 7), et probablement quelques pièces 75 ou 106 SR et de mortiers.

Alors, il faut d’abord renforcer la section de mortiers, et ensuite augmenter le volume en moyens "feux", donc disposer rapidement d’une batterie d’artillerie. La mission est donc confiée à la 11ème DP, habituée aux opérations aéroportées.

x

La mise sur pied et la projection.

La 1ère batterie du 35è RAP, fraîchement professionnalisée [4] par le capitaine Lureau, va connaître son premier engagement sous les ordres de son successeur, son adjoint depuis deux ans, le capitaine Litique. Elle va constituer le noyau du groupement d’artillerie du détachement Tacaud renforcé.

La mise sur pied se fait dans des conditions très particulières puisqu’à ce moment là, le 35è RAP est en manœuvre au camp de Canjuers et doit y subir son contrôle opérationnel. Le matériel requis, le mortier de 120mm modèle F1, est celui uniquement en dotation à la 3ème batterie du capitaine Lauvernay, non professionnalisée. Il y a donc échange de matériels, car la 1ère batterie est dotée de 105 HM2. Ce n’est pas pour autant une surprise, car elle a déjà été formée à la mise en oeuvre de ces moyens pour l’exercice franco-ivoirien Bandama Blanc planifié en février 1978.

Un petit détachement est acheminé en urgence pour renforcer la section de mortiers de 120mm russes citée auparavant. Ce sont les pelotons des MDL Tardot et Favier, commandés par le Lieutenant François. Ce détachement vit une épopée assez remarquable puisqu’en quatre jours, du 16 à 22h00 au 19 midi, il parcourt 5000km, il accuse 10 heures de vol en Nord 2501, DC10, DC3, et Puma SA 330 pour aussitôt être engagé au combat avec un matériel inconnu.

(JPG)

-

Pendant ce temps, la 1ère batterie quitte Canjuers le 17 avril à 1Oh pour Hyères, embarque dans quatre avions Nord 2501 et rejoint le quartier Soult le 17 après midi, pour démarrer aussitôt sa mise sur pied.

Le temps passe et l’alerte semble être devenue moins urgente puisque le jeudi 20 dans la journée, la batterie est en alerte à 24h. Mais l’ordre parvient le jeudi 20 au soir. le décollage est prévu le 21 avril à 21 h de Toulouse-Francazal. Comme il s’agit d’un élément constitué avec personnel, matériel et munitions [5], il n’est pas possible, comme ce fut le cas du détachement, de prendre un vol régulier. Neuf Transall [6] sont en place à l’aéroport de Toulouse-Francazal.

Le décollage du premier Transall a lieu le vendredi 21 avril à 21h00, un ravitaillement en carburant est fait à Djerba en Tunisie, puis après un vol direct, l’atterrissage à Djamena se fait le samedi 22 avril vers 7 heures 30 locales.

Le 22 avril en fin d’après midi, la batterie est au complet à N’djamena et entame son déplacement par la piste vers Moussoro. Après une halte halte à Massakori, elle arrive à Moussoro le lendemain, 23 avril, vers 11 h, et retrouve les deux pelotons de pièces qui racontent leur engagement du 19 avril.

La préparation au combat. Dès son arrivée, le capitaine Litique est convoqué au PC du groupement, par le Lieutenant-colonel Kaiser, pour y recevoir les ordres. Un point de situation actualisé est fait par un officier de renseignement. Un ordre d’opération est élaboré dont le but est de « se porter sur Salal, prendre contact avec les forces rebelles », après on verrait bien la conduite à tenir...

Le déploiement du groupement tactique est prévu dans la journée du lundi 24 avril, à plus de 100 km au nord de Moussoro, à hauteur du lac (intermittent) de Frantrassou. La montée sur Salal est planifiée pour le mardi 25 avril au matin.

Manifestement, et ce sera confirmé par la suite, le but n’est pas de chasser les rebelles de Salal, mais de stabiliser la situation militaire afin de permettre la reprise (ou l’établissement) de contacts et de négociations politiques entre les protagonistes tchadiens.

Pendant que la batterie s’attache à se mettre sur pied de guerre, le capitaine passe le reste de l’après-midi à organiser l’emploi et la mise en œuvre des feux d’appui.

Le « groupement d’artillerie »

Les moyens d’appui feux sont constitués de trois unités de tir :

  • la section de LRM BM 13 tchadienne ;
  • la SML de 3 mortiers de 120 mm mle 1938 ;
  • la 1°Batterie du 35°RAP.

Dans le but de pouvoir coordonner [7] si nécessaire des « feux larges , massifs et profonds » il réalise un dispositif de commandement et de liaison permettant d’y parvenir :

  • Une fréquence de groupement unique pour l’échange entre les différents éléments du groupement de toutes les informations nécessaires à celui-ci : le renseignement, le tir et la manœuvre ;
  • Un ensemble de fréquences internes à chaque unité de tir pour satisfaire à leurs propres besoins.
  • Le capitaine fait la liaison avec le PC du groupement interarmes.
  • Le Lieutenant Hachin est détaché comme DO auprès de l’escadron du 1°REC.
  • Le Lieutenant Castéran fait fonction d’observateur au profit de la SML « russe » et de la section de BM 13, auprès de laquelle est détaché l’Adjudant-chef Passard pour assurer la liaison.

La progression vers SALAL.

Le lundi 24, à 6h30, la colonne se met en mouvement vers le nord en empruntan le Bahr-El-Ghazal. Le regroupement avec les unités interarmes se fait sur le terrain dans l’après-midi à une trentaine de kilomètres au sud de Salal. Suit un repos sur place, récupération et ravitaillement en carburant.

L’engagement sur Salal.

Le mardi 25, dès les premières lueurs de l’aube, la progression reprend vers le nord par l’axe que constituait l’ancienne route coloniale reliant la capitale N’Djaména ( Fort Lamy) à Faya-Largeau. L’escadron du REC progresse en tête ; la compagnie du 3°RIMa assure la couverture nord du dispositif en mouvement.

Arrivé à « portée de tir » , la section du Lieutenant Léotard se met en position. Lorsque l’escadron du REC se trouve à vue du fortin de Salal, le Lieutenant Hachin met en place un tir afin de disposer d’un repère pour le déclenchement de tirs ultérieurs.

Les autres sections de tir tentent de réaliser la même procédure. Mais rapidement, quelques coups de « contre-batterie » (probablement des munitions de 75 ou 106 SR) tombent sur leurs positions. Un soldat tchadien de la section de BM 13 est blessé, un lanceur est endommagé.

La batterie réagit alors tant bien que mal car elle est confrontée à de nombreux incidents de tir qui proviennent des munitions adaptées aux canons lisses et non pas aux mortiers rayés en dotation. De plus elles sont en mauvais état et résistent mal à la chaleur ambiante. Pour autant les équipes de pièce font tout leur possible pour gérer ces incidents, alors qu’il s’agit de leur premier engagement au combat.

Le désengagement

L’escadron du REC s’approche à moins de 1500 m. du fortin de Salal et constate que celui-ci est fortement tenu par les forces rebelles. La décision est alors prise de rompre le contact et de rejoindre la base arrière de Moussoro.

Afin de faciliter le désengagement de nos unités, en début d’après-midi, le PC du groupement interarmes demande aux appuis de couvrir la rupture du contact. Chaque élément de tir fait au mieux converger ses trajectoires sur le débouché sud de Salal, notamment sur une petite palmeraie jouxtant l’axe Salal-Moussoro où les rebelles semblent s’être concentrés. Au total, la 1ière batterie tire une centaine de coups de mortiers dont, malheureusement, bien peu sont observés.

A l’issue des tirs, couverte par un peloton du REC et une section du 3°RIMa, la batterie quitte sa position, tandis que l’Adjudant-chef Passard, lors du repli de la section LRM tchadienne, prend les dispositions nécessaires à l’évacuation de la pièce de BM 13 détériorée.

Le repli s’étale sur 36 heures, et le mercredi 26 avril, en milieu d’après-midi, nous atteignons Moussoro sans perte, ni dommage.

-

(JPG)

Puis commence la vie en campagne particulière à l’Afrique, dans des conditions rustiques, mais sans négliger toutes possibilités d’instruction et d’entraînement afin de se préparer à intervenir à nouveau s’il le faut, avec matériel organique ou autre comme le canon antichar russe de 76,2mm.

(JPG)

Jusqu’à ce que le retour en métropole soit annoncé le 31 juillet. Toutefois selon la tradition, un défilé est organisé le 14 juillet à Moussoro, sur l’aérodrome.

(JPG)

x

Sans revenir sur la conclusion du capitaine LITIQUE, présentée au tout début de cet article, il apparaît néanmoins que pour une première, les chances de succès auraient pu être réduites à néant, tant les imprévisions apparaissent nombreuses. Mais depuis la fin de la Guerre d’Algérie, c’est la première occasion de projeter de l’artillerie sur très courts préavis, avec du personnel tout fraîchement professionnalisé, à une si grande distance.

Seuls les paras du 35èRAP pouvaient relever un tel défi.

Toutes les difficultés rencontrées ne sont pas exposées ici. Pour en savoir plus, il faut lire l’opuscule, déjà cité en tout début. Avec son humour et sa franchise légendaire, le capitaine Litique nous livre toutes ses surprises et interrogations et de juteuses anecdotes...

Au bout du compte, l’objectif est atteint et la 1ère batterie du 35è RAP est citée à l’ordre de l’Armée par le ministre de la Défense, Yvon Bourges, le 25 octobre 1978.

"Mise au printemps 1978 à la disposition d’un pays lié à la France par des accords de coopération, la 1ère Batterie du 35ème Régiment d’Artillerie Parachutiste s’est brillamment distinguée.
Malgré les réactions de l’adversaire, elle n’a cessé de soutenir par ses appuis précis et efficaces, la manoeuvre des unités d’infanterie, jouant ainsi un rôle déterminant dans le succès des interventions.
Par sa haute valeur opérationnelle, la compétence et l’énergie de ses cadres, le courage et la détermination de ses canonniers, s’est montrée digne des plus belles traditions de l’Artillerie et des Troupes Aéroportées"
.

Le 11 novembre 1978, la 1ère batterie du 35è RAP défile derrière son chef de corps, le Colonel LEGUEN, et l’étendard du régiment, porté par le Lieutenant QUEVEDO, à Paris, devant le Président de la République, Monsieur Valéry GISCARD d’ESTAING.

(JPG)

[1] qui, en fait, est un livre : "Opération tacaud, première opex" - Auteur : Yves Cadiou. Dépôt légal BNF : janvier 2008. Préfacé par le Général d’Armée Bruno Cuche, alors qu’il était chef d’état-major de l’armée de terre.

[2] Il est intéressant de noter que Litique, Cadiou et Cuche sont tous les trois de la même promotion, "Souvenir de Napoléon" de Saint-Cyr, 1968-1970.

[3] Voir le détail des opérations au Tchad, en cliquant sur ce lien.

[4] Le Général Janou Lacaze, qui commandait la 11°DP avait demandé à chaque régiment semi-professionnalisé de constituer des unités élémentaires d’engagés aptes à être projetées , si le besoin s’en faisait sentir.

[5] Les munitions de mortiers sont livrées sur l’aérodrome, soit environ 300 coups complets. Mais il s’agit de munitions modèle 1944 habituellement tirées par les mortiers de 120 mm à âme lisse modèle 1951. En effet, l’adoption du mortier modèle F1 est seulement en cours et les dotations en munitions prérayées et à propulsion additionnelle ne sont pas encore réalisées. Par ailleurs, les cartons d’appoints de charge sont frappés d’un tampon rouge : « bonnes d’instruction » ; ce qui interpelle le capitaine. Mais la principale conséquence de cette dotation est que la portée des tirs est réduite à 6km 500. Chaque équipe de pièce embarque une trentaine de coups et une centaine dans les autres véhicules. Le reste est chargé sur le plancher des Transall. Fort heureusement, une remorque 1 tonne sera "trouvée" à N’Djaména, ainsi qu’une citerne à eau dont l’usage s’avèrera utile.

[6] Le Transall de l’équipe de préparation de tir du Maréchal des Logis Chef BIASON ayant une panne, il rejoindra dix heures plus tard.

[7] Ce qui est pratiquement un vœu pieux puisque, par défaut de cartes précises et de références topographiques, le procédé du tir sans carte prévaut. Les seules cartes au 1/200 000è, que le capitaine Litique a trouvées - par hasard - au camp de N’Djaména, permettent tout au plus de régler les déplacements


____________

Base documentaire des Artilleurs